L’oracle

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L’on peut reconnaître au Président ses qualités de marathonien du discours. Comme lors du prétendu « Grand débat » et ses longs monologues, Emmanuel Macron a ouvert sa conférence de presse qui, selon les communicants elyséens, friands de formules, devait entamer « l’acte II du quinquennat », par une heure de logorrhée épuisante pour les auditeurs tenaces, pressés de poser leurs questions. « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement », rappelait naguère, d’après Boileau, madame Trogneux à ses jeunes élèves…

L’effet de surprise était gâché : contraint d’annuler son allocution le 15 avril à cause de l’incendie de Notre-Dame, il avait vu ses annonces sur la fiscalité, la décentralisation, les services publics « fuiter » dans les médias. En fait, long et répétitif, il nous a livré ce qui ressemble davantage à une liste à la Prévert qu’à un projet politique structuré et réaliste, hormis son virage à 180 degrés sur certains sujets, comme la considération due aux maires ou aux retraités, voire les frontières et l’immigration. Et surtout, celui qui nous expliquait pendant la campagne qu’il fallait que la France s’adaptât à la mondialisation nous engage désormais à entrer en résistance ! Quelques mesures catégorielles. Un peu de baisse d’impôts pour certains, une réindexation des petites retraites, une dose d’aide aux familles monoparentales. Silence sur la dette, sur les déficits, la balance commerciale : en résumé de la sauce et peu de viande. Balayés d’un revers de main la réforme territoriale, le vote obligatoire, le vote blanc, le référendum d’initiative citoyenne, car « les orientations suivies depuis deux ans sont bonnes. Elles doivent donc être préservées, poursuivies et intensifiées. »

Campant le personnage de François Hollande, l’humoriste Nicolas Canteloup n’hésite pas à en tirer une belle conclusion : « Il est tellement flou qu’on aurait dit moi ! » Nous avons cruellement besoin d’un médecin et nous nous sommes dotés d’un guérisseur. En fait, l’ « homme nouveau » en est réduit à répéter la pratique de Hollande, la relance par la consommation, relance « keynesienne » au moyen de l’accroissement du déficit public. Mais du temps de Keynes, la plus grande partie de ce qui était acheté était produit dans le même pays, ce qui est loin d’être le cas !

A ces Français dont les mouvements récents ont montré l’aspiration intense à être entendus, et plus encore considérés, le président, dénué de toute expérience d’élu local de terrain, répond par un grand moment de littérature macronienne. Se succèdent alors des formules aussi pompeuses que creuses, comme « J’ai touché plus clairement l’épaisseur de la vie », ou « Il faut juste retrouver la maîtrise de notre destin » en cultivant « l’art d’être Français », celui des « enfants des Lumières », et en rebâtissant « un patriotisme inclusif » ! J’oubliais.  Changer le nom de l’ENA sans en changer le fond n’est-ce pas la même stratégie que celle des entreprises qui en changeant de nom veulent faire oublier un passé déficient ?

Ses partisans ont la larme à l’œil ou sont béats d’admiration, comme l’inénarrable Bayrou qui lui doit d’exister et qui a entendu dans ces propos « les choses les plus profondes qu’on pouvait imaginer », ce qui montre les limites du personnage que je ne connais que trop ! Les autres, plus nombreux, font l’addition des dépenses nouvelles non chiffrées, en y ajoutant celles de ces « maisons des services publics », à bâtir dans chaque canton, qu’il a nommées « France Services » comme pour un magasin de dépannage. Mais le coût de la vie n’augmente pas : pour preuve, la caution pour le chariot du supermarché n’a pas varié et reste toujours à 1 € !

Il y a eu aussi la part de repentance, au souvenir de termes blessants et de petites phrases « souvent mal comprises », avec « la juste part d’énervements qui a pu naître de malentendus que j’avais sans doute contribué à nourrir ». Et ce, en donnant « le sentiment d’être dur et parfois injuste » avec les Français. Imagine-t-on le général de Gaulle confiant, la larme à l’œil, qu’il a beaucoup appris et qu’il regrette ses postures ?

Alors, il reste une échappatoire, saupoudrée de « Je ne décide pas, je donne une direction ». Pour l’intendance, il veut s’en remettre au travail futur du gouvernement et du Parlement. Il suffisait de voir ce pauvre Edouard Philippe se tassant de plus en plus dans son fauteuil au fur et à mesure que Macron chargeait sa corbeille ! Royalement promu Sisyphe, « qu’allait-il faire dans cette galère ? » aurait dit Molière !

Pierre NESPOULOUS