A l’Afrique, le désespoir
A l’Europe, la honte

Ce qui se passe en Afrique nous rappelle combien en un siècle les temps ont changé.

L’Europe, la grande, de l’Atlantique à l’Oural, était deux fois plus peuplée que l’Afrique aujourd’hui et aujourd’hui, elle n’en fera bientôt que la moitié.

Il y a cent ans, l’Europe était le premier producteur du monde, aujourd’hui elle produit relativement de moins en moins, mais elle reste le premier acheteur de la planète.

Il y a cent ans, l’Europe s’était partagé l’Afrique. Aujourd’hui, ces dominations ont cessé mais les divisions politiques, culturelles et religieuses s’y sont installées avec le désordre.

Des populations quelquefois menacées, souvent affamées, ne sachant même plus qui elles sont, d’où elles viennent et où elles peuvent aller, n’ayant aucun avenir là où elles se trouvent, tentent dans le désespoir de rejoindre ces lumières hospitalières qui selon elles brilleraient en Europe.

C’est du moins ce que leur assurent les sinistres convoyeurs qui vendent avec la plus grande indécence, les transports incertains de la misère et du désespoir.

L’Europe, à l’heure qu’il est, reçoit l’Afrique du dénuement, de la faim dans une accélération surprenante et la méditerranée qui est à l’Afrique aussi bien qu’à l’Europe peut devenir le cimetière de la honte.

Certes, il faut mettre fin à l’activité des trafiquants d’espérance qui vendent fort cher aux autres les moyens de se détruire.

Mais il faut aussi se dire que ceux qui arrivent survivants de ce voyage, qui aurait pu être leur dernier, ne pourront tous être renvoyés chez eux puisque beaucoup n’en ont plus et ne sont de nulle part.

Ils vont coûter cher à nourrir, à loger, à élever et à instruire pour que leur exil débouche un jour sur un destin possible.

Tout ce qu’ils vont coûter à l’Europe aurait été peut-être mieux employé à les maintenir chez eux.

Les moyens d’une telle politique sont au niveau de l’Europe si elle veut bien se donner la peine d’exister.

Car l’Europe n’est pas seulement faite pour être un espace économique, où l’on s’en tient à rechercher minutieusement l’approbation des marchés, en contrôlant les croissances, les budgets des uns et des autres. Elle perd son prestige dans ce rôle de « mère fouettard ».

Elle devrait, dans la grande occasion qui se présente, rechercher des solutions d’avenir à la mesure de son passé.

Se souviendra-t-elle qu’elle a colonisé l’Afrique et que le solde de sa présence, quoi qu’on en dise, est positif pour l’une et pour l’autre ?

Se souviendra-t-elle que ce sont ses enfants anglo-saxons ou latins qui ont fondé l’Amérique ?

Si nous ne faisons rien à la mesure de cette imagination créatrice qui fut la nôtre, il restera à l’Europe la honte et à l’Afrique le désespoir.

Jacques Limouzy

 

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