Affaire Snowden : à l’ouest, rien de nouveau

Les révélations de l’agent Snowden illustrent une schizophrénie stratégique, typiquement américaine : les États-Unis manifestent d’un côté un attachement dogmatique à la protection des libertés et au libre-échange, de l’autre leur culture et le système de renseignement mis en place privilégient les intérêts nationaux en totale violation de ces principes.

Si les Russes et les Chinois ne se gênent pas pour ériger l’espionnage en discipline collective, les Américains viennent de perdre leur autorité morale. L’ampleur de leur dispositif, construit au début de la guerre froide avec le soutien des Européens, était connue. La cause était légitime : prévenir une invasion de l’Europe de l’Ouest par les Soviétiques ; du financement du syndicat FO à la mise en place du réseau clandestin Gladio, tous les moyens ont été utilisés pour faire face à une menace réelle ; bien vite cependant, aussi bien sous des Administrations démocrates que républicaines, le renseignement a été mis au service de leurs intérêts industriels, scientifiques et diplomatiques. En 1994, la vente de radars Thomson-CSF aux Brésiliens est torpillée, au bénéfice de l’américain Raytheon, grâce aux interceptions d’Echelon. Sous Clinton, les informations recueillies par la CIA et la NSA sont mises à la disposition d’entreprises américaines par l’Advocacy Center, tandis que les American Presence Posts, placés auprès des ambassadeurs, identifient les opportunités technologiques. La CIA crée en 1999 sa propre société de capital-risque, In-Q-Tel, qui investit dans la conception de logiciels et de moteurs dédiés à l’analyse linguistique et au recueil de données. Un travail jugé « remarquable » au Congrès où le contrôle parlementaire sur le renseignement est le plus poussé au monde !

L’industrie informatique est mise au service d’une stratégie de puissance dont l’objectif, peu libéral, est défini par Clinton en 2000 dans son discours sur l’état de l’Union : « la suprématie ». De fait, les Américains disposent de tous les moyens pour surveiller et prendre le contrôle à distance de tous les outils informatiques, privés ou publics, à l’insu de leurs utilisateurs. Plusieurs fonds d’investissement participent de cette stratégie, à l’image de Carlyle, la  « banque de la CIA  », selon son ancien président, Frank Carlucci, ex-numéro 2 de l’« Agence ». Aux côtés de Carlyle, de KKR, de TPG, de Paladin & Consorts, des cabinets d’avocats se mobilisent : Arnold & Porter s’est spécialisé dans les affaires sensibles de sécurité nationale et de renseignement et propose des outils juridiques sécurisés aux industriels de la défense, pour gagner des marchés en contournant la convention OCDE de lutte contre la corruption.

Le droit américain est au service de cette stratégie au travers de commissions rogatoires internationales : elles permettent à un tribunal, par la procédure de « discovery », d’exiger de la justice d’un pays tiers l’accès à tous les documents utiles à une enquête et parfois sans lien avec celle-ci. La loi sur la protection du secret des affaires que j’ai fait adopter en 2012 à l’Assemblée nationale interdirait ces pratiques de pillages industriels : mais le gouvernement, pour d’étranges raisons, ne l’a toujours pas fait voter au Sénat !

Même des institutions humanitaires, comme l’USAID, ou des ONG, comme Transparency International et Trace, sont intégrées dans le réseau « utile ». Mais c’est au lendemain des attentats du 11 Septembre que la doctrine se durcit-on évalue ALORS à 40 % la part du renseignement économique dans l’activité de la CIA.La Homeland Security Policy, ultrasécuritaire, définie par Bush, maintenue par Obama, participe de cet effort. Le réseau des correspondants Homeland Security auprès de chaque entreprise ou institution étatsunienne assure la coordination des efforts de renseignement. La Container Security Initiative installe les douaniers américains dans les ports français, où ils surveillent tout, sous prétexte de lutte antiterroriste. L’Administration Bush Jr. a soutiré à la Commission européenne le libre accès au Passenger Name Record, c’est-à-dire aux données privées de chaque utilisateur d’une ligne aérienne à destination des États-Unis. La « découverte » de Prism n’en est donc pas une : le contrôle du Net pour lutter contre le terrorisme, couverture fréquente de l’espionnage économique et politique, a été décidé il y a vingt ans avec le programme TIA, Total Information Awarness, rebaptisé « Terrorism Information Awarness ». Tout n’est pas qu’une affaire de stratégie politique de puissance et de moyens financiers, institutionnels et juridiques, étonnants : les Américains partagent une culture de patriotisme économique décomplexée. Culture que s’était efforcé de mettre en place Nicolas Sarkozy mais qui n’a trouvé aucune résonance, ni à la Commission, ni chez nos partenaires européens. L’affaire Snowden illustre en réalité le basculement des forces qui s’est  produit dans le monde, au détriment d’une Europe tétanisée par les méthodes de ses concurrents. Paul Valéry disait qu’elle n’aspirait  à être gouvernée que par une commission américaine : depuis soixante-dix ans, rien n’a changé.

 

Bernard Carayon

Tags: