Alexandre Benalla : en marge !

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Il n’y a pas une « affaire Benalla » mais au moins deux. La première surgit de ce qu’il s’est passé le 1er mai sur la place de la Contrescarpe. Pour Richard Amalvy, elle procède d’une seconde affaire qui concerne la fonction, le statut, les attributs et les privilèges d’un jeune homme qui apparaît comme ayant été « en marge » dans le dispositif élyséen.

M. Benalla a-t-il outrepassé sa mission d’observateur ou a-t-il assisté les représentants de la force publique, selon les termes de l’article 73 du code de procédure pénale qui dispose que : « dans les cas […] de délit flagrant […] toute personne a qualité pour en appréhender l’auteur et le conduire devant l’Officier de Police Judiciaire le plus proche ». C’est ce que plaide l’intéressé par la voix de son avocat, et dans un long entretien donné au journal Le Monde, ce jeudi matin. Les premières images diffusées ont montré le collaborateur du Président en train de frapper de jeunes manifestants. Elles ont été jugées scandaleuses et c’est sur cette base que l’affaire a éclaté. Des images apportées ultérieurement montrent ces mêmes jeunes jeter des projectiles sur les agents, avant l’intervention musclée de M. Benalla. Ce dernier a-t-il été un auxiliaire des CRS ? Si c’est le cas, était-ce judicieux de sa part d’agir sans se mettre dans une situation de porte-à-faux quant à sa qualité de collaborateur de l’Élysée ? Le jeune homme est « fougueux » dit son avocat. Une sorte de mousquetaire faut-il donc croire.

Cette première affaire fait l’objet d’une procédure judiciaire et la justice, à présent, fait son travail.

La seconde affaire, la plus consistante, concerne la fonction, le statut, les attributs et les privilèges de ce collaborateur de 25 ans. Bien que salarié du Palais, sa fonction était incertaine : il n’était pas, comme l’indiquait sa carte de visite, « adjoint au chef de cabinet du président de la République », un poste déjà occupé, mais pas par lui. Dès lors, son statut ne pouvait être que biaisé, à ses yeux et à celui de ses interlocuteurs, au sein du Palais et à l’extérieur. Les attributs et les privilèges de sa fonction étaient-ils mirobolants pour un si proche collaborateur du Président, son « épaule » disent les spécialistes de la sécurité ? Un salaire de chargé de mission, une voiture d’escorte, un appartement Quai Branly, dans le même immeuble que le chef de cabinet. Non, s’il agissait dans un cadre d’emploi réglementé, oui, si sa fonction et son statut étaient imprécis.

Cette seconde affaire tourne dès lors autour de trois questions : d’un point de vue managérial, M. Benalla pense avoir agi en tout de manière légitime, quand d’autres découvrent qu’il s’agissait d’un abus de pouvoir. D’un point de vue psychologique, M. Benalla a volontairement, ou involontairement, exercé une forme de subjugation sur les personnes auxquelles il s’est adressé : il représentait le cœur du pouvoir auquel on ne refuse rien. Un avatar du phénomène de cour. Du point de vue des interlocuteurs d’Alexandre Benalla, nous ne sommes pas dans la « soumission librement consentie » décrite par La Boëtie, mais dans une contrainte subie. D’où les expressions peu amènes des syndicats de policiers pour décrire le fort tempérament de cet électron libre.

Enfin, il faut s’intéresser aux origines et au parcours inédit de ce jeune homme. Son entretien au journal Le Monde révèle une langue simple et non conforme au monde policé des cabinets ministériels et des préfectures. Son curriculum est celui d’un débrouillard « efficace et réactif » selon les qualificatifs du directeur de cabinet du Président devant la Commission des Lois. Un parcours de deuxième chance, dirait-on, en langage socio-culturel. Il n’a pas fait Sciences Po mais l’école de la vie, avec quelques embardées connues.

Mousquetaire ou chien fou ? Si à cet instant nous ne pouvons conclure, car il faut laisser du temps aux enquêtes judiciaires et parlementaires pour démêler l’écheveau, on peut penser que ce jeune homme autodidacte n’a pas été assez accompagné pour comprendre le système institutionnel très codifié dans lequel il devait agir.

Ses turpitudes sont le résultat d’une responsabilité diluée et lointaine, qui a consisté à le laisser « en marge », c’est-à-dire assigné à son parcours de démerdard. Une posture qui consiste à fermer les yeux tant que ça marche. À défaut d’une responsabilité incarnée (celle auquel il doit son emploi élyséen), le système dysfonctionnel qui a conduit à ce gâchis de talent doit être questionné.

Richard Amalvy