Alexandre Thouroude entre ciel et vignes

 

La reconversion professionnelle d’Alexandre Thouroude est d’autant plus réussie qu’elle est inattendue. Ancien officier de l’armée de l’Air, il est aujourd’hui maître de chai dans une propriété des coteaux du Languedoc, près de Montpellier. Entre ciel et vignes, que s’est il passé ?

Commençons par la première passion d’Alexandre : voler. La légende veut qu’il ait su piloter avant d’obtenir le permis de conduire. C’est ainsi qu’il a validé son permis civil après avoir survolé le Kosovo en 1999. Entré en 1990 à l ‘école des officiers des personnels navigants, il apprend son métier sur l’Alpha Jet, le célèbre appareil de voltige de la patrouille de France, puis il intègre un escadron de chasse en 1995, sur le fameux Mirage 2000. Navigateur officier “ système d’arme ”, volant en duo avec un pilote, il s’occupe de la stratégie de vol et guide l’arme sur la cible. Le Mirage est un bombardier. Après le Kosovo, c’est à bord de cet appareil qu’il sera envoyé en mission en Afghanistan. Progressant au sein de la cellule de guerre électronique, et promu capitaine, il devient commandant de son escadrille en 2004, avant de prendre le commandement du centre de formation des jeunes pilotes sur Mirage 2000D, en 2007 à Nancy. La retraite de notre chevalier du ciel arrive en 2009. À 39 ans, ayant le choix entre “ la pêche à la mouche ” et un recyclage dans l’industrie de l’armement, il s’adonne à une autre passion : le vin.

En 2004, il avait rencontré Jean-Baptiste Sénat, un vigneron de Trausse Minervois dont la devise est : “ Le temps est long à ceux qui vivent sans passion ”. Une amitié s’est installée. Et Alexandre se souvient : Enfant, il aidait son grand-père Pallottelli à mettre le vin en bouteille. Le tailleur de la rue Villegoudou faisait venir son vin en vrac de Bordeaux, et initia imperceptiblement son petit-fils à l’amour du vin. Et comme sa mère est bonne cuisinière, Alexandre connut jeune les vertus d’un bon vin pour accompagner les meilleurs mets. Après plusieurs rencontres, celui qui sera son mentor lui propose de devenir vigneron. Mais comment ? Dès 2006, Alexandre démarre une formation qui occupe tous ses congés pour acquérir, en 2008, un diplôme en viticulture-œnologie. Pour parfaire ses connaissances pratiques il effectue aussi des stages chez un vigneron alsacien, Valentin Zusslin.

Quittant l’armée en janvier 2009, il s’installe dès le mois de février au domaine de la Triballe, à Guzargues dans l’Hérault, un vignoble à la limite de l’appellation Pic Saint-Loup, propriété d’Olivier Durand. Diplômé mais sans expérience, Alexandre débute comme ouvrier agricole pour assimiler son métier dès le cep de vigne. En 2011, M. Durand lui fait une proposition nouvelle : “ j’aimerai que tu deviennes maître de chai ”. Après deux ans d’apprentissage sur le terrain, comme un nez chez un parfumeur, Alexandre devient créateur de vin. Ainsi, pour anticiper la saveur de la future cuvée, et pour ressentir l’équilibre entre acidité et sucre, il goute la peau, la pulpe et les pépins du raisin prêts à être cueilli afin de connaître sa maturité, car il s’agit aussi de décider la date de la vendange. Ensuite, il réceptionne la vendange, suit tout le cycle de vinification et gère la mise en bouteille. Sa fierté est d’avoir créé son propre vin en 2012.

Grâce à cette reconversion réussie, il a fondé Nova Vina, une activité de négoce qui lui permet de faire partager les vins bios qu’il apprécie à des clients qui le suivent par un système d’abonnement sur internet (novavina.fr). Le système est simple : chaque mois, l’abonné reçoit ses bouteilles en Colissimo, accompagnées d’une fiche explicative et d’une vidéo où Alexandre met en scène le vigneron et son vin pour les amener à la maison du client. La démarche vise à créer une ambiance autour du vigneron qui parle de sa philosophie de travail. Ainsi, l’abonné qui déguste comprend l’homme et son terroir. La bonhommie et l’humour d’Alexandre donnent à ces vidéos une touche très récréative. Mais ce sont les dégustations à domicile qui profitent de la faconde de l’œnologue, pour désintellectualiser pendant deux ou trois heures l’approche que l’on peut avoir du vin : une bonne idée pour des soirées entre amateurs de vin, surtout en cette fin d’année. La formule prévoit une dégustation qui va de 6, 9 ou 12 bouteilles pour 6 à 12 personnes.

On doit pouvoir faire confiance à un maître de chai créatif et jovial qui a la précision du pilote de chasse ! Après cette reconversion, une chose est sûre : Dans les vignes comme aux cieux, Alexandre est bienheureux.

Richard Amalvy

Le choix de la viticulture bio

Pour Alexandre Thouroude, produire des vins bio correspond à trois dimensions : “ La première est philosophique, car on ne peut pas continuer à polluer impunément la planète. L’agriculture actuelle n’a que 50 ans, avant c’était du bio, même si elle ne portait pas ce nom. Depuis, à grand coup de pesticides et d’engrais minéraux on a intensifié la production et on a oublié la santé. Nous n’avons pas de recul sur les effets de ce type d’agriculture puisque nous sommes la première génération à n’avoir connu que cette alimentation là. Par ailleurs, la vigne représente 2% de la surface agricole plantée en France pour 20% de pesticides employés. ” Il donne cet exemple terrifiant: “ Il y a quelques années les huîtres de Bouzigues avaient été déclarées impropres à la consommation à cause de très forts taux de pesticides dans l’eau de l’étang de Thau. Les viticulteurs du Picpoul de Pinet avaient été montrés du doigt ”.
Il poursuit : “ La deuxième dimension est qualitative. Si tu travailles bien à la vigne et sans interventions externes (pesticides, engrais), tu obtiens des raisins très qualitatifs. De ce fait, tu n’interviens quasiment pas chimiquement à la cave. Aujourd’hui 3500 produits œnologiques sont autorisés en vinification, mais rien n’est écrit sur la bouteille hormis “ sulfites et albumine ”.  Tu peux faire le même vin tous les ans comme on fait du Coca Cola. La troisième dimension est économique : “ l’emploi des pesticides va disparaitre à terme, c’est inéluctable. La législation l’imposera et les vignerons se verront dans l’obligation d’augmenter leurs tarifs pour compenser les pertes qu’ils auront les premières années (baisse du rendement, augmentation de la main d’œuvre)”.

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