Alstom, Latécoère : comment la France a bradé sa souveraineté aux Etats-Unis… et avec elle sa liberté

La souveraineté revient à la mode. Elle habille la tentative du gouvernement de réduction du déficit public, la taxation des GAFA qui attire les foudres américaines sur nos exportations agricoles ; elle s’insinue sous la critique présidentielle de l’OTAN et les efforts improvisés de contrôle des investissements étrangers. Mais rien n’y fait. Derrière le mot, il n’y a ni la volonté, ni même la sincérité. Juste du maquillage. Parce que, selon le constat de Philippe Séguin lors du débat sur le traité de Maastricht, « la souveraineté ne se divise, ni ne se partage ou se limite ». Le mal est fait. La tête coupée, le canard continue, un temps, à marcher, avant de s’effondrer.

La politique européenne de la concurrence a tué notre industrie en l’empêchant de constituer des mastodontes mondiaux. Dernier forfait de la Commission : son veto sur la fusion Alstom-Siemens. Elle répète à l’envi qu’elle n’a bloqué que dix opérations au cours des dernières années, dissimulant avec hypocrisie l’effet dissuasif de sa doctrine.

L’Europe est le seul marché au monde aussi ouvert et offert aux prédateurs américains et chinois. Plusieurs de nos fleurons industriels sont ainsi passés sous pavillon étranger : la branche énergie d’Alstom dans des conditions sulfureuses, Technip, Lafarge, et maintenant Latécoère, tandis que la DGSi (1) renouvelle sa confiance à Palantir, la société américaine d’analyse des données créée par le fonds d’investissement de la CIA, IN-Q-Tel !

La cécité historique de nos dirigeants, voire la couardise de certains d’entre eux à l’égard de « l’ami américain » ou du partenaire chinois expliquent nos politiques d’abandon de souveraineté. Le constat, pourtant, de François Mitterrand (2) était lucide : « Considérant l’économie mondiale, on n’y voit qu’un champ de bataille où les entreprises se livrent une guerre sans merci (…). Qui tombe meurt. (…) De bons alliés, on en trouve pas beaucoup. N’oublions pas que le la guerre est totale et qu’elle est générale. » Mais le relâchement l’a emporté. Perdant notre souveraineté juridique, juges et commissaires européens nous ont imposé leur loi. L’ampleur de l’espionnage américain est révélée par l’agent Snowden ? On se contente de protestations polies. Le Parlement européen se saisit à notre place d’une législation sur la protection du secret des affaires ? On la transpose a minima sous sa version civile en abandonnant la voie pénale, seule dissuasive que j’avais retenue (3). On crée en 2018 un Fonds Stratégique d’Investissement mais après sa transformation en Banque Publique d’Investissement, la priorité au renforcement et à la protection des entreprises stratégiques disparait. Ma loi prévoyait un dispositif de blocage de la transmission des informations sensibles des entreprises exigées par les autorités administratives et judiciaires américaines ? Elle est oubliée depuis huit ans, alors que nos entreprises ont déjà dû payer des dizaines de milliards de dollars au titre de l’extra-territorialité du droit américain.

Inutile, donc, d’agiter le drapeau de la souveraineté. La France ne s’est pas dotée des moyens de lutter « à armes égales (4) » avec ses concurrents qui développent depuis vingt ans des politiques de puissance, quand nous ne parvenons pas même à être simplement compétitifs : stratégie chinoise de domination du marché des terres rares, investissements géostratégiques massifs en mer de Chine, dans l’Océan Indien et en Europe, pénétration des instances majeures de régulation mondiale ; suprématie américaine dans les technologies de l’information, les services aux entreprises – audit, barreau, courtage d’assurances, gestion d’actifs, notation, – et la manipulation des ONG spécialisées dans l’environnement, les droits de l’Homme et l’éthique des affaires.

Les élites européennes, elles-mêmes, semblent avoir tourné la page de l’histoire européenne et – a fortiori – de leur nation. Plusieurs dirigeants politiques, des responsables d’entreprises stratégiques si naturellement liées aux intérêts d’État, se sont mis au service de nos concurrents les plus redoutables. Jean-Pierre Raffarin vante le système chinois de surveillance sociale au prétexte qu’il aurait permis aux autorités communistes de déceler la colère du peuple à l’égard de la pollution ! L’ancien président de la Commission, José-Manuel Barroso, rejoint Goldman Sachs dont les conseils à la Grèce – lui permettant de maquiller ses comptes -, ont coûté vingt milliards d’euros à l’Europe. Jean-Claude Trichet, ancien président de la Banque Centrale Européenne, conseille l’américain Pimco, l’un des premiers gestionnaires d’actifs dans le monde, tandis que l’ancien président de GDF devient le représentant en France de BlackRock…

Même si les peuples ne savent pas tout de ces enjeux « dissimulés par une formidable conspiration du silence (5) », ils comprennent spontanément que la dernière garantie de la liberté, c’est la souveraineté de leur Nation et l’autorité préservée de l’État. La souveraineté, « l’autre mot de la démocratie », disait le général de Gaulle. L’un et l’autre méritent mieux que des gargarismes.

Bernard Carayon
Maire (LR) de Lavaur et ancien député du Tarn

(1) Direction générale de la sécurité intérieure.
(2) Lettre aux Français, 7 avril 1988.
(3) Proposition de loi adoptée le 23 janvier 2012.
(4) Cf. mon rapport au Premier ministre, À armes égales, publié à la Documentation française – 2005 -.
(5) Philippe Seguin, discours du 5 mai 1992 à l’Assemblée nationale.