Appartenance nationale

Dimanche dernier 14 juillet, la Fête Nationale a connu deux (ou trois) visages contradictoires. Précisons, pour ceux qui l’auraient oublié : c’est la fête de l’Unité Nationale. Ce n’est pas la commémoration de la prise de la Bastille, comme beaucoup semblent le croire, y compris au Ministère des Affaires étrangères où l’on s’est fendu d’un « Happy Bastille Day », sans doute pour complaire avec servilité au goût des anglicismes d’Emmanuel Macron…

La loi du 6 juillet 1880, sur proposition du député Benjamin Raspail, instaura la Fête Nationale au 14 juillet. Il s’agissait de commémorer non le 14 juillet 1789, la prise de la Bastille évoquant des souvenirs trop sanglants, mais la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, qui avait rassemblé dans l’euphorie républicains et royalistes, ainsi que le soulignait le rapporteur : « Cette journée de la Grande Fédération, nous espérons qu’aucun de vous ne refusera de se joindre à nous pour la renouveler et la perpétuer, comme le symbole de l’union fraternelle de toutes les parties de la France et de tous les citoyens français dans la liberté et l’égalité. Le 14 juillet 1790 est le plus beau jour de l’Histoire de France, et peut-être de toute l’Histoire. C’est en ce jour qu’a été enfin accomplie l’unité nationale…»

En ce 14 juillet 2019, le Président de la République voulait évoquer cette unité autour de la Nation. Il a rappelé cette date de 1880 depuis laquelle cette journée rassemble les autorités de l’Etat et les Français autour de leur armée, de ses emblèmes, drapeaux et étendards aux trois couleurs de la République et portant en lettres d’or la valeur de nos soldats : « Honneur et Patrie ». A l’issue du défilé auquel assistaient nombre de dirigeants européens, Emmanuel Macron adressa un message aux familles des soldats tombés lors d’opérations et prit un bain de foule.

Pourquoi a-t-il fallu que, quelques heures plus tard, cette journée soit ternie par deux regrettables manifestations de violence, comme la France semble en avoir pris l’habitude à l’issue de divers rassemblements ? L’après-midi, les casseurs étaient de retour sur les Champs Elysées et les commerces ont une fois encore souffert d’agressions. Belle image pour les nombreux touristes présents ! Derrière chacune des personnes qui sortent ainsi dans la rue, il y a une raison bien précise. Il y a ceux qui manifestent de façon cordiale, civilisée, et d’autres qui se greffent à eux pour commettre des violences ou des vols. C’est « inacceptable », répète en vain Christophe Castaner !

Le soir, j’avoue avoir assisté à la télévision à des scènes inquiétantes. J’y ai vu d’abord, dans une compétition se déroulant en Egypte et concernant le seul continent africain, la victoire logique de l’équipe de football d’Algérie sur celle du Nigéria, grâce à un but remarquable de Riyad Mahrez. Mais cette qualification des « Fennecs » pour la finale de la Coupe d’Afrique des Nations a été suivie chez nous, à Paris, à Lyon et Marseille, de manifestations de joie dégénérant en une nuit de violences qui ont conduit à 282 interpellations et 249 gardes à vue. Fêter une victoire ? Sans doute n’avons-nous pas le même sens de la fête…

Certes, ce ne sont pas les déclarations qui manquent dans le verbe politique. Mais l’Etat n’est plus craint parce que son autorité est non seulement défaillante mais, pire, absente. Une question est aussi posée par tous ces drapeaux algériens brandis dans les rues et qui interrogent sur la nature du sentiment d’appartenance nationale de ces personnes, pour la plupart nées en France de parents souvent nés en France aussi, c’est-à-dire Français de papier, mais Algériens de cœur. Sur la Canebière, un manifestant serrait le drapeau algérien sur sa poitrine en déclarant : « Je l’ai dans le cœur, je l’ai dans le sang ». J’ai alors pensé : « Tiens, il est comme moi, lui : partisan du droit du sang et non du droit du sol ! »

Que doit-on comprendre ? Que des « Français » d’origine algérienne se reconnaissent plus dans l’Algérie que dans la France et trouvent normal de tout casser dans le pays qui les a élevés, nourris, éduqués (bien mal ?) pour fêter la victoire d’un pays d’un autre continent, « ce n’est pas si grave » ? Cela fait tristement écho à la phrase prononcée par Gérard Collomb à son départ du Ministère de l’Intérieur : « Aujourd’hui, on vit côte à côte. Je crains que demain on vive face à face ». Car, dans pareilles circonstances, s’envelopper d’un drapeau algérien, qui plus est en France un 14 juillet, n’a rien de comparable avec le geste d’un supporter du Stade Toulousain arborant le drapeau à la croix occitane ou d’un supporter breton brandissant le drapeau breton le long du Tour de France pour encourager un coureur de Quimper.

Qu’en sera-t-il ce vendredi ? Le jour où paraît ce billet dans La Semaine est celui de la finale de cette Coupe d’Afrique opposant, au Caire, l’Algérie au Sénégal. Chez nous, la République doit respecter la culture de nos gentlemen des banlieues ! S’ils sont vainqueurs, ils fêteront la victoire de l’Algérie et manifesteront leur joie communautaire en incendiant quelques voitures. S’ils sont vaincus, ce ne peut être que de la faute des colonialistes français et il faudra bien qu’ils passent leurs frustrations sur les coupables de ce « crime contre l’Humanité », comme le disait naguère à Alger notre petit Emmanuel…

Pierre Nespoulous