Après les « gilets jaunes » ?

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Les Français vivent dans une société déconstruite. Ils sont devenu des déracinés, des déshérités et des désespérés. Avec comme symbole ces « gilets jaunes », la révolte a éclaté au prétexte de la hausse des carburants et de la baisse du pouvoir d’achat. Mais la colère est plus profonde. Qu’on ne s’y trompe pas : ce n’est pas une manifestation de plus, mais une révolte qui trouve dans le pays un écho sans précédent. L’on imaginait les Français assoupis et asservis, et d’un coup ils relèvent la tête. Que demandent-ils ? Plus de pouvoir d’achat, moins d’impôt pour tous et la faculté d’être entendus.

Les résultats des mesures économiques et fiscales se faisant attendre, le courage de la baisse des dépenses publiques étant aux abonnés absents, notre gouvernement et notre Président si savants, si sûrs d’eux, ont recouru à des expédients pour sauver le budget, l’éternelle voie de la facilité : faire payer les Français ! Après tout, dire non à un nouvel impôt quand on est parmi les plus imposés d’Europe, n’est-ce pas naturel ? Dire non à l’immigration quand notre pays compte dix millions de chômeurs et de si nombreux habitants vivant en dessous du seuil de pauvreté, est-ce manquer à la fraternité ? Vouloir sanctionner et expulser les étrangers délinquants, est-ce un crime ? Vouloir limiter la dépense publique et les frais ostentatoires d’une institution vermoulue est-il choquant ? Demander que l’on arrête de brader nos pôles industriels à des groupes étrangers ou à des fonds de pension, est-ce trop demander ?

Les violences des foules en colère charrient souvent les pires instincts ainsi que des haines et des frustrations qui viennent de très loin. Le danger est de voir instrumentaliser ces forces destructrices par des idéologues. En mai 68, des étudiants gauchistes balançaient des pavés sur les CRS. Les images d’émeutes d’alors présentent des points communs avec les événements de ces samedis. Mais la situation est bien différente. En mai 68, les manifestants étaient des enfants gâtés de la bourgeoisie. Ils avaient des revendications libertaires et marxistes, ils prétendaient changer le monde et détruire le système capitaliste. Les « soixante-huitards » ont fait leur révolution personnelle en reniant le socialisme pour se convertir au libéralisme. C’est ainsi que l’on retrouve Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil en soutien d’Emmanuel Macron. Ils ont compris que le libéralisme était à l’origine une idéologie de gauche qui combattait le conservatisme. Les pouvoirs de gauche et de droite ont poursuivi la même politique durant le dernier demi-siècle : toujours plus d’immigration, toujours plus de fédéralisme européen et toujours plus de dérégulations. Toujours plus, aussi, de repentances absurdes et d’amalgames faciles et abjects avec les fascistes.

Il serait trop facile de mettre la dérive ubuesque de l’Etat français sur le compte du seul Emmanuel Macron. Après tout, il n’est pas arrivé là tout seul. Il y a été amené en connaissance de cause par une partie de l’establishment trop heureuse de promouvoir un Rastignac sans parti ni expérience qu’il serait commode de manipuler. Il s’est engouffré dans l’autoroute laissée au centre droit par la guerre civile anachronique, abrutie et néanmoins constante que s’y livrent les barons de cette force politique. Il a été adulé au-delà de toute mesure par des médias aux ordres de sponsors milliardaires, dont la servilité n’était pas la seule vertu : il y fallait aussi l’ignorance, la frivolité et l’inculture.

Quelles sont les racines idéologiques des grandes mutations sociétales entreprises par des gauches qui, de Robespierre à Macron, prétendent à l’avènement d’un Homme nouveau ? Des idéocrates dont les valeurs seraient indiscutablement universelles et dont ils proclament avoir, seuls, le monopole, s’opposant violemment à toute expression de la souveraineté et de l’identité d’un peuple des Français devenu transnational par la vertu du traité de Lisbonne. Les racines historiques et l’héritage d’une civilisation sont bannis du champ public au nom de l’universalisme.

Lors, quelle sera l’issue du « grand débat » en cours ? Les plus optimistes espèrent une sortie de crise et une France apaisée. Qui ne le souhaiterait ? A moins que les décisions tant attendues visent à acheter la paix par quelques cadeaux, à nos frais ! Les classes moyennes qui sont au milieu par définition donnent mais ne reçoivent pas : elles sont dans la rue et c’est une première. Et, à l’égard de leur mouvement social, l’on a connu ces derniers samedis un discours si ouvertement répressif que l’on s’était pris à rêver que la même morgue fût employée contre les black-blocs, casseurs, brûleurs de flics et racailles patentées…

Pierre NESPOULOUS