Armistice : Itinérance mémorielle

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Signature de l’Armistice de 1918 dans le wagon-salon du maréchal Foch, à Rethondes dans la forêt de Compiègne. © BPK, Berlin, Dist RMN-Grand Palais Droits réservés

Cette semaine, pour commémorer le centenaire de la signature de l’armistice de 1918, le Président Macron a entrepris une déambulation sur les lieux des combats, appelée officiellement « Itinérance mémorielle et territoriale », formule curieuse et creuse. Toujours « en marche » mais vers où ? vers quoi ? Finalement, alors qu’il navigue au milieu des difficultés intérieures, Emmanuel Macron a trouvé là le moyen de mobiliser quotidiennement l’information et la télévision dans une opération de communication bien orchestrée. Dans un pays où la communication a remplacé la parole, l’opportunisme tient lieu de force d’âme. « Le sens de cette commémoration, ce n’est pas de célébrer la victoire de 1918 » nous a-t-on dit et il n’y aura pas de défilé ou de parades militaires ! Un centenaire, ce n’est pas rien, et les Français sont attachés à celui du 11 novembre car ils conservent, tous, le souvenir d’un membre de leur famille tombé au champ d’honneur. L’Elysée nous explique que, désormais, le Président de la République « regarde l’Histoire en face ». On sait comment : il nous a déjà fait le coup à propos de la colonisation, ce « crime contre l’humanité ». Là, il nous dit que les « poilus » de 14 étaient « des civils que l’on avait armés » ! Se hisser au-dessus des autres pour se faire juge d’un passé de la Nation auquel il n’a pas participé et pour humilier une armée qu’il a évité de servir n’est pas convenable…

Des civils que l’on avait armés ? Est-ce à dire que leur combat n’avait pas de sens ? Cela équivaut à traiter d’idiots ces paysans arrachés à leur terre, ces instituteurs à leur école, ces ouvriers à leur usine et à mépriser leur idéal patriotique de citoyen. Ils méritent mieux que cela. Bien sûr ils sont morts pour rien, ces jeunes gens des deux camps que de vieux messieurs envoyaient au massacre depuis leur bureau d’Etat-Major. Des pères, des fils, des oncles, des neveux ne sont pas revenus ; d’autres sont rentrés mutilés, gazés, traumatisés. Pour imaginer le choc qu’a été cette guerre pour les familles françaises, il suffit de se rendre dans n’importe quel village devant le monument qui aligne des listes impressionnantes. « Ces Français que nous fumes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous » a dit Georges Clémenceau dans son célèbre discours au Sénat. Ils sont un million et demi à s’être fait « trouer la peau » pour leur patrie et pour que leurs enfants ne parlent pas allemand. Sont morts 27 % des jeunes entre 18 et 25 ans. Et aucun d’eux, jamais, n’aurait fait un doigt d’honneur si d’aventure il était photographié avec le Président !

Ces « civils que l’on avait armés » avaient, Monsieur le Président, l’amour de la patrie chevillé au corps ! Et les militaires professionnels ont subi le même sort. Un officier d’infanterie sur quatre y a laissé la vie. Quarante-cinq généraux et aussi seize ministres ou parlementaires ont été tués, et beaucoup avaient leurs fils en première ligne : le général de Castelnau en a perdu trois et le futur Président de la République Paul Doumer, quatre !

Nos armées, devant l’absence de reconnaissance présidentielle, organisent samedi une cérémonie officielle aux Invalides. Le Président Macron ne sera pas présent à cet hommage clair aux maréchaux de la Grande Guerre. Maréchal, c’est une dignité dans l’armée, pas un grade (comme soldat de première classe !). En ce 11 novembre 2018, Foch, Joffre, Pétain, Galliéni, Franchet d’Espérey, Fayolle, Lyautey, Maunoury seront-ils donc effacés de l’Histoire comme les indésirables sur les photos dans les régimes totalitaires ? Ah, bien sûr, l’un d’entre eux gêne sans doute monsieur Macron ! Pétain ! Sa figure est certes la plus délicate à cause de la suite de l’Histoire. Mais pour la commémoration du centenaire de l’armistice l’on ne saurait juger le maréchal à l’aune du vieillard de 1940, mais pour son rôle en 14-18, à Verdun notamment ! Pour le cinquantenaire, le général de Gaulle fit déposer une gerbe sur sa tombe. Valéry Giscard d’Estaing fit de même pour le soixantième anniversaire, comme François Mitterrand en 1992. Qu’en sera-t-il pour 2018 ?

Nous sommes dirigés par une génération qui n’a presque pas connu le monde antérieur à la chute du mur de Berlin et ne semble pas se sentir totalement concernée par les tragédies historiques auxquelles la France a pris part, sinon par désamour de la patrie, du moins simplement par une ignorance bête. Ces jours derniers, le Premier ministre ne nous en a-t-il pas donné un autre exemple au Viêt-Nam en allant à Dien-Bien-Phu se ranger aux côtés de l’ignoble Boudarel  en faisant l’éloge d’Hô Chi Minh ?

Il n’y a pas d’« en même temps » en Histoire. Il n’y a que des faits réels et distincts, et l’on peut tourner le 11 novembre dans tous les sens, cela restera toujours l’anniversaire de la victoire de la France, paraphée dans le wagon de Rethondes. L’Histoire retiendra que ce jour-là, à la demande du ministre de l’Intérieur Jules Pams, toutes les cloches de France sonnèrent à la volée à 11 heures. Qu’en sera-t-il cent ans plus tard, ce dimanche ? Le député de Corse Jean-Jacques Ferrara a suggéré cela dans une question écrite au ministre de l’Intérieur. Sans doute trop occupé par sa prise de fonction, ce dernier n’a pas répondu …

Pierre NESPOULOUS