La mascarade des candidats du Front national

À la veille du scrutin départemental, la Gauche et la Droite se renvoient la responsabilité de la montée du Front national. Pendant ce temps, partout en France, des candidats du FN souvent inconnus, participent à la mascarade totalitaire dont Marine Le Pen est la meneuse ventriloque. Décryptage.

Ce qui comptera pour le parti lepéniste le soir du premier tour des élections départementales, ce n’est pas le développement local, c’est d’imposer un tripartisme ravageur lui permettant de renvoyer le parti socialiste et l’UMP dos à dos, de bénéficier ensuite du chaos créé pour s’imposer comme étant le recours, et, en cas de succès au deuxième tour, d’avoir fait commettre aux électeurs les actes préparatoires à son plan présidentiel de 2017. Les psychosociologues qui ont travaillé sur les techniques de la persuasion et de la soumission librement consentie connaissent bien ces mécanismes psychologiques (Joule et Beauvois). C’est donc une redoutable machine de propagande que l’égérie frontiste a mise en route pour convertir les déçus de la Gauche et de la Droite en électeurs « bleu marine » (et non Front national). Pour y parvenir, la stratégie électorale du Front national repose sur un discours unique et centralisé, qui fait fi des réalités locales pour les élections à venir, car les intellectuels du FN qui lisent et qui s’inspirent des dernières études sociologiques pour élaborer la propagande frontiste, ne considèrent le peuple que comme une donnée nécessaire à la prise de pouvoir envisagée. À la différence de son père, Marine Le Pen veut gouverner.

Elle a bien compris que la dédiabolisation du FN, préalable à sa progression, devait s’accompagner d’un contrôle total du discours. Pour exercer ce contrôle pendant les campagnes électorales, elle a recours à une technique de saltimbanque : la ventriloquie. J’ai reçu la propagande du Front national : huit pages qui ne me disent rien des candidats, mis à part leurs noms et leur photo. Je ne sais ni d’où ils viennent ni qui ils sont. Pour la plupart, les candidats du Front national posent comme des masques paisiblement souriants, alignés canton par canton pour incarner la parole d’un parti qui tente de transformer en sièges d’élus ce qu’il a déjà conquis dans les esprits, à partir d’un discours construit de manière totalitaire et paradoxalement proche. La brochure électorale « prête à consommer », rédigée au niveau central, est un moyen permettant d’articuler le discours des candidats muets. Ces candidats, inconnus du public pour la vaste majorité, sont les marionnettes utiles à Marine Le Pen pour asseoir son ascendant sur le peuple. En ce qui les concerne, ils sont déjà soumis au discours « bleu marine » qu’ils articulent sur commande et comme une évidence, au café du Commerce. Ils articulent, mais c’est Marine qui parle.

Avertissement aux lecteurs et aux commentateurs : pour être compris, cet article doit être lu dans son entièreté et ne peut pas être repris par extrait ce qui risquerait soit de le dénaturer, soit de lui donner un sens opposé à ce qu’il cherche à démontrer.

Le discours totalitaire d’un parti populiste

C’est un excellent travail de propagande politique, car la mascarade totalitaire dont Marine le Pen est la ventriloque, est d’abord rationnelle. Ce rationalisme en communication se construit par la compréhension des perceptions irrationnelles de ses cibles captives, électeurs potentiels. La subjugation qui en découle passe par l’illusion d’avoir été compris par Marine Le Pen. Cette subjugation, nous l’avons curieusement éprouvée lorsque, sur tel ou tel sujet, dans notre for intérieur nous avons pensé : « elle n’a pas tout à fait tort ». Le géographe Christophe Guilluy a montré comment « la France périphérique » et populaire des petites et moyennes villes et des zones rurales – qui se sent méprisée et précarisée par les élites –, s’est ainsi engouffrée dans le vote Front national.

Le discours du Front national est totalitaire parce que le parti est populiste. Dans toute organisation politique populiste « l’esprit de propagande se substitue à l’esprit de vérité » et « la démagogie corrompt l’esprit démocratique », nous dit Jean Guéhenno (en 1938…). Pour cela, il faut que la pensée du parti devienne une pensée de masse avec des idées simples, des lieux communs et des raccourcis qui exacerbent et utilisent le manque d’esprit critique toujours latent des citoyens, malgré leur niveau d’éducation et de culture. Cette exacerbation passe par l’outrance qui est dans le dispositif discursif des organisations populistes. S’il était facile de combattre le Front national de Jean-Marie le Pen en dénonçant ses dérapages verbaux, il est plus difficile de résister au discours recomposé par sa fille, qui s’est opéré en plusieurs mouvements coordonnés en termes de comportement et de thématiques choisies (et évacuées). Ce repositionnement s’est accompagné par l’annexion d’une bonne partie du programme économique et social du Front de gauche.

La mascarade totalitaire de Marine Le Pen ne peut pas être irrésistible. La semaine dernière, l’Obs nous a livré un florilège de propos infâme, racistes, antisémites et homophobes de candidats FN, qui montrent que sur le terrain ou sur internet, quand ils se lâchent en dehors du discours contrôlé par le parti, la nature des candidats d’extrême droite n’a pas changée.

L’irresponsabilité et l’inaction des partis traditionnels

Pour combattre efficacement le Front national il ne suffit pas de pousser des cries d’orfraie depuis le banc des ministres à l’Assemblée nationale comme Manuel Valls l’a fait la semaine dernière. Pour agir efficacement, le Premier ministre et l’ensemble des responsables politiques doivent comprendre quelle est leur part de responsabilité dans l’échec que représente la prospérité électorale de Mme Le Pen. En traitant le Premier Ministre de « crétin », le philosophe Michel Onfray a férocement rappelé le tournant de 1983 qui a vu la Gauche de Mitterrand perdre ses fondamentaux en se glissant dans des habits libéraux. Christophe Guilluy, pour sa part, explique comment les classes populaires ont été sacrifiées. Dans le Carmaux de Jaurès, elles ont commencé de passer du vote communiste au vote frontiste dès 1986. Le signe était visible à ceux qui voulaient le voir. Mais en 1984, alors que Laurent Fabius déclarait : « Le Front national pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses », Mitterrand faisait la courte échelle à l’extrême droite par pur calcul électoral. C’était irresponsable de diaboliser le Front national par le truchement de SOS Racisme, tout en comptant sur sa progression pour continuer de gouverner.

Aujourd’hui, les héritiers de cette Gauche irresponsable accusent la Droite de Sarkozy d’avoir normalisé les idées du Front national entre 2007 et 2012. Quoiqu’on pense d’Eric Zemmour, il n’a pas tort de rappeler les propositions émises en 1990 par le RPR et l’UDF lors des états généraux sur l’immigration : fermeture des frontières ; suspension de l’immigration ; certaines prestations réservés aux nationaux ; incompatibilité entre l’Islam et les lois de la République. Certaines de ces propositions étaient de nature à modérer les problèmes résultant de la gestion des flux migratoires en termes économique, social, démographique et culturel. Il manquait la compréhension des moyens nécessaires pour aider la religion musulmane à s’acculturer au modèle républicain. Il manquait surtout les moyens d’anticiper les problèmes que connaissent les territoires perdus de la République par l’investissement dans une grande politique de la Jeunesse favorisant l’intégration par l’éducation, la culture et l’employabilité : la machine à fabriquer des français. Il fallait aussi repenser le Service national au lieu de le supprimer (1996).

L’audience du Front national n’est pas la maladie mais le symptôme de la maladie. Depuis 30 ans, par calcul politicien à gauche, et par manque de courage politique à droite, tous les partis traditionnels ont échoué à répondre aux attentes des français sur la question majeure qui a fait prospérer le Front national. Jacques Chirac (qui n’a jamais fait de concession au Front national) a manqué d’ambition pour lancer cette grande politique de la Jeunesse, alors que l’exceptionnelle majorité acquise au deuxième tour de la Présidentielle de 2002 le lui autorisait.

Des réponses républicaines à des problèmes populaires

Quand on veut résoudre un problème, il faut le qualifier avec justesse : ce n’est pas l’immigration mais la politique d’immigration conduite depuis 40 ans dont il s’agit. On découvre aujourd’hui que le coût social pour réparer l’irresponsabilité des uns et l’inaction des autres est incommensurable. S’y ajoute le risque politique de voir le Front national au pouvoir.

Pour combattre le Front national, il est encore temps : premièrement, d’expliquer comment ce parti fonctionne pour lui résister rationnellement et non plus émotionnellement ; deuxièmement, de commencer à résoudre les problèmes dont souffre la France moyenne, populaire et celle des périphéries en les nommant sans tabous ; troisièmement, pour la Gauche de cesser de jeter des anathèmes contre ceux qui contribuent à décrypter la réalité fusse en pointant du doigt les errements de cette même Gauche ; quatrièmement, pour la Droite de proposer des politiques nouvelles, sur la base de ses valeurs, quand elles sont strictement républicaines.

Sur la base de ce décryptage de la propagande lepéniste, j’espère que le discernement des citoyens-électeurs l’emportera dès le premier tour sur la tentation primaire de se défouler dans l’urne en comprenant que Mme Le Pen, si elle est une ventriloque douée, ne peut pas faire passer une mascarade de candidats muets comme l’annonce d’une pratique de gouvernance démocratique.

Richard Amalvy