Au 13 de la rue Gambetta

Pot de départ en août 1991 au premier étage de la rue Gambetta. Avec Annie Mas, André Viala et Éliette Barthe. Derrière Annie Mas, Daniel Marzat, trésorier de la fédération RPR et fidèle colleur du journal.

Richard Amalvy se souvient de son arrivée à la permanence de Jacques Limouzy et salue tous ceux qui y ont partagé l’engagement politique de l’ancien ministre.

Au mois d’avril 1986, je débarquais au 13 de la rue Gambetta à l’issue des élections législatives qui avaient permis le retour de Jacques Limouzy à l’Assemblée nationale. J’avais 22 ans et je devais inventer un destin.

L’immeuble abritait la permanence parlementaire au rez-de-chaussée. Peu enclin à faire de gros travaux, Jacques Limouzy avait peu ou prou réaménagé ce qui avait été le cabinet du docteur Salvan. Cette ambiance rustique mettait d’autant plus en valeur l’élégance des deux secrétaires, Éliette Barthe et Annie Mas qui traitaient le courrier comme on ne sait plus le faire, capable de prendre en sténographie une lettre à la volée, parfois par téléphone. J’étais épaté par tant de dextérité et de capacité à retranscrire sans fautes.

La rédaction de La Semaine était au premier étage et se répartissait dans deux salles dont les fenêtres donnaient sur l’arrière du théâtre. Dans la salle de réunion, les murs étaient tapissés par les premières pages du journal, ce qui, en se promenant le long des murs, permettait d’avoir une mémoire immédiate des événements passés. C’est dans cette salle où une immense table posée sur des tréteaux rassemblait les amis du jeudi soir qui collaient les bandes d’adressage du journal. Il était déposé le lendemain au centre de tri, à 5h00 du matin, par de vaillants gaillards qui avaient oublié les stigmates de la veille. On se couchait très tard car on discutait beaucoup.

La deuxième pièce occupée par la rédaction était le domaine d’André Viala, ancien pharmacien quasi centenaire, qui était le compagnon de mes après-midis. Nos bureaux étaient presque côte à côte. Il était chargé du suivi des abonnements et avait la charge des fiches à papier carbone qui permettaient d’imprimer les bandes d’envoi avec une machine à alcool qui fonctionnait de manière erratique. Entre deux Picaduros et deux Calva, il démontait et remontait la machine sans être certain d’avoir trouvé la panne, ce qui lui assurait une activité du lundi au mercredi.

Nous disposions d’un labo photo, puisque dans ce journal il fallait savoir tout faire. Jean-Claude Balayé et Yvan Aussenac se relayait pour développer les pellicules que nous achetions chez Yvan Bousquet, et pour tirer les photos dans les différents bacs, sous la lumière rouge inactinique. Cette pièce, qui était une ancienne salle de bain, sentait l’ammoniaque, et j’aimais la magie de ce qu’elle révélait quand nous déchargions le boitier Olympus au retour des visites de terrain du patron. À cette époque, le bar de la Poste de Lily Bompard existait toujours, et nous y retrouvions les habitués du quartier pour y boire un Byrrh, apéritif préféré de l’opticien Louis Senaux.

Au premier, il y avait aussi le salon, superbement décoré, qui était réservé aux visites importantes. Je fus impressionné un jour de voir arriver Charles Pasqua. Les murs du couloir étaient en partie décorés par des affiches électorales, et par ailleurs s’amassait les archives. Jacques Limouzy, alors fumeur de cigares, avait aménagé des étagères avec des boites de Partagas vides qui lui servaient de briques. C’était kitchissime mais fonctionnel.

Ce premier étage était un repère de copains qui détonnait avec le sérieux du rez-de-chaussée, où Éliette et Annie, assurait un suivi efficace. Tout en aimant cette ambiance de corps de garde, je dus m’adapter à l’exemplarité des secrétaires, car Jacques Limouzy me demanda rapidement d’assurer des missions de représentations, ce qui faisait mon job d’assistant parlementaire. Je restais au premier étage, où je travaillais aussi à la fabrication du journal qu’imprimait Jean Gasc et son équipe, rue Frédéric-Thomas.

Assez vite, j’entrainais ma propre bande rue Gambetta, et Jacques Limouzy décida d’aménager la cave que je transformais régulièrement en discothèque. C’est ici qu’avec quelques jeunes de mon époque, nous avons créé deux ou trois clubs de réflexions pour accompagner les campagnes électorales du patron et celles de ses amis. Notre militance, tout en étant festive restait studieuse, car, la plupart d’entre nous étant gaulliste, nous avions l’orgueil de bien faire.

Un jour, Jacques Limouzy nous annonça que le magasin qui donnait sur la rue Gambetta s’était libéré. Il décida d’en faire sa permanence électorale. Mais le magasin servit aussi de galerie d’art, sous la direction de Claude Salvan et de ses amis de l’atelier 7.

Derrière Richard Amalvy, on reconnait Jean-Claude Catelain qui fut une des caricaturistes de La Semaine. À côté de Jacques Limouzy, Pol Frimin, l’un des fidèles du journal.

C’est dans ce capharnaüm, où le claquement des portes et les sonnettes rythmaient les journées, que j’ai appris à écrire, d’abord par imitation, puis en cherchant mon propre style.

Au mois de septembre 1991, une nouvelle étape professionnelle me fit quitter la rue Gambetta pour rejoindre Paris. Mais je ne loupais jamais l’occasion de revenir pour les campagnes électorales, pour collaborer avec mes successeurs, Jean-Marc Vilches, puis Christophe Célariès.

En écrivant ces lignes me sont revenus en mémoire les visages de tous ceux qui ont compté, petites mains du journal, dessinateurs et chroniqueurs, et les stratèges électoraux qui venaient deviser de l’avenir à toute heure, défiant le placard cadenassé du père Viala, où les spiritueux étaient conservés pour être vidés.

Je n’ai jamais connu un endroit aussi stratégique qui soit aussi modeste. L’ambiance de la rue Gambetta m’a préparé à faire beaucoup avec peu de moyens, ce que les spécialistes du management appellent « efficience ».

Richard Amalvy