Au sommet d’Oufa, le chef c’est Poutine

On a coutume de qualifier de «sommet» les réunions des chefs d’Etat de la planète. Alimentés par les nombreuses et importantes péripéties de la crise grecque, les organes d’information ont presque passé sous silence la réunion qui s’est tenue la semaine dernière à Oufa, à 1200 kilomètres de Moscou, capitale de la République russe de Bachkirie.

L’on peut parler de «réunion au sommet» : privé de G8 (devenu sans lui G7) par son exclusion de la cour des grands, Vladimir Poutine avait convié quinze chefs d’Etat et de gouvernement, et non des moindres.

Dans cette ville industrielle de Russie centrale dont la forteresse a été bâtie par Ivan le Terrible, le Président russe recevait ses homologues du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ainsi que de l’OCS (organisation de Coopération de Shanghai, avec des ex-satellites de l’Union Soviétique) dans une espèce de «sommet» des non-alignés. Ainsi, à Oufa, il s’offrait une tribune pour exprimer sa vision du monde, pour le redessiner «plus florissant et plus équilibré» avec des interlocuteurs qui n’étaient pas quantité négligeable, le BRICS regroupant trois milliards de personnes, soit 42% de la population de la planète, occupant un quart de la superficie de la terre. Il faut noter aussi que la Russie et la Chine sont deux membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU.

La mesure phare de ce sommet était le lancement d’une nouvelle banque commune aux cinq pays, la «Nouvelle banque de développement», basée à Shanghai, sorte d’alternative aux traditionnels FMI et Banque mondiale. Puisqu’en Occident l’on jette ainsi la Russie dans les bras des Chinois, cette Banque pourrait devenir un mécanisme important des capitaux chinois dans l’économie russe dont les compagnies sont privées, pour cause de boycott, des capitaux occidentaux. Georgy Petrov, Vice-président de la Chambre de Commerce et d’Industrie russe, l’a évoqué : «Entre nos deux pays, le potentiel est énorme. Les projets concrets d’investissement sont nombreux. La Nouvelle Banque de développement aidera à les financer».

Pour Vladimir Poutine, ce sommet avait surtout un intérêt politique, montrant son aptitude à braver les sanctions occidentales et à remettre en cause la domination de l’Occident. Le président russe a eu onze rencontres bilatérales en tête à tête avec ces leaders, plus une avec l’Iranien Rohanni et une trilatérale avec la Chine et la Mongolie dans le cadre de la coopération régionale. «Et la Crimée ?» demanda un journaliste. Serguei Lavrov, ministre des affaires étrangères a précisé : «La question a été résolue par le peuple de Crimée qui, par référendum, a choisi de se rattacher à la Russie».

En Occident, les milieux d’affaires ont souvent une vue différente de celle des politiques. Certains occidentaux, partisans de la levée des sanctions imposées à la Russie s’opposent aux tenants d’une ligne ferme vis-à-vis de Moscou. Les Américains ne seraient pas indifférents à un affaiblissement de l’Europe. Et ils sont bien forcés de constater que Poutine avait vu juste sur la montée du terrorisme islamique, notamment en Syrie. Les experts russes sont eux-mêmes partagés sur la rencontre d’Oufa. Certains estiment que nous assistons à la transformation de l’union BRICS qui s’apparentait jusqu’ici à une sorte de club, en une organisation à part entière, alors que d’autres appellent à ne pas précipiter ce genre de conclusion, sans doute en considérant que la Russie est culturellement et géographiquement un pays d’Europe. La France, quant à elle, s’est trop longtemps déconsidérée dans cette affaire de sanctions, notamment sur la question de la livraison des « Mistral » russes. Saura-t-elle échapper aux diktats de l’empire américain ? Tant que les Mistral ne seront pas sortis du port de Saint-Nazaire sous équipage russe, avec un minimum de cérémonie comme il se doit entre puissances maritimes alliées, rien ne sera fait. François Hollande se conduit plus que jamais, selon l’expression méprisante de François Mitterrand, en «petit télégraphiste» de Washington !

Le resserrement des liens de Vladimir Poutine avec les pays émergents n’est pas anodin. Avec ce double sommet, il entend montrer au reste de la planète que la Russie n’est pas isolée sur la scène internationale malgré les sanctions prises à son encontre. Et puis, déjà, cela sera bien un succès s’il obtient un dégel diplomatique dans le conflit entre l’Inde et la Pakistan, à l’invitation de Moscou…

Pierre NESPOULOUS