Autour du Brexit

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En dépit de la volonté des Britanniques – abrégée sous le terme de Brexit – de quitter l’Union Européenne,  une drôle de campagne pour les élections européennes a commencé au Royaume Uni, amené à organiser ce scrutin comme tous les autres pays membres. Pour cause, les conditions du Brexit ne sont pas encore fixées au royaume de Sa Majesté ; la situation peut paraître quelque peu absurde ! Retournés à leur isolement ancestral par rapport au continent, lorsque retentira le « God save the Queen », les Britanniques auront-ils une pensée pour Louis XIV ? Car si Louis XIV ne s’était pas malencontreusement planté une écharde dans les fesses, quel eût été l’hymne national britannique ? Curieuse question, me direz-vous ! Je m’explique.

Tout commence en janvier 1686 où Louis XIV tombe subitement malade. Il semble qu’il se soit piqué en s’asseyant sur une plume des coussins qui garnissaient son carrosse, déclenchant un abcès à l’anus, qu’il aurait fallu immédiatement inciser pour éviter que la blessure ne s’infectât. Mais les médecins du Roi, épouvantés à l’idée de porter les mains sur le fondement de la monarchie, optèrent pour des médecines douces et des onguents. Ces méthodes ne donnèrent aucun résultat. Tout cela dura près de quatre mois et les douleurs royales ne cessaient pas. Brusquement, vers le 15 mai, les chirurgiens, verts de peur, soupçonnaient l’existence d’une fistule anale. Finalement, le chirurgien Félix de Tassy décida d’inciser. Il fallut trois incisions, la plaie ayant du mal à se cicatriser après la première, pour qu’enfin à la Noël on puisse déclarer que le roi était définitivement sorti d’affaire, et mettre fin aux rumeurs qui se propageaient, disant qu’il était à l’agonie. Déjà avant même de connaitre l’heureuse issue de l’opération, des prières furent dites dans le royaume, et les dames de Saint-Cyr (institution créée par madame de Maintenon) décidèrent de composer un cantique : quelques vers assez anodins inspirés du dernier verset du psaume XIX de David : «Domine, salvum fac regem et exaudi nos…» Madame de Brinon les donna à mettre en musique au célèbre compositeur  Lulli :

«Grand Dieu, sauve le Roi !
Longs jours à notre Roi !
Vive le Roi ! A lui Victoire,
Bonheur et Gloire !
Qu’il ait un règne heureux
Et l’appui des cieux !»

Les demoiselles de Saint-Cyr prirent l’habitude de chanter ce petit cantique chaque fois que le roi venait visiter leur école. Un jour de 1714, le compositeur Haendel, de passage à Versailles, entendit ce morceau qu’il trouva si beau qu’il en nota aussitôt les paroles et la musique. Après quoi il se rendit à Londres, où il demanda à un clergyman nommé Carrey de lui traduire le petit couplet de madame de Brinon. Le brave prêtre s’exécuta sur le champ et écrivit ces paroles qui allaient faire le tour du monde et entrer dans l’Histoire :

God save our gracious King!
Long life our noble King!
God save the King!
Send him victorious,
Happy and glorious!
Long to reign over us,
God save the King!

Haendel remercia et s’en fut immédiatement à la cour, où il offrit au roi d’Angleterre, comme étant de son œuvre personnelle, le cantique des demoiselles de Saint-Cyr. Très flatté, George Ier félicita le musicien et déclara que, dorénavant, le « God save the King » serait exécuté lors des cérémonies officielles. Et c’est ainsi que cet hymne, qui nous paraît profondément britannique, est né de la collaboration d’une française, madame de Brinon, d’un italien, Lulli, d’un anglais, Carrey et d’un allemand, Haendel. Au fond un hymne européen, en fait ! Etonnant, au moment du Brexit, isn’t it ?

Mais qu’en serait-il de l’hymne britannique si Louis XIV ne s’était pas planté par mégarde une plume dans le derrière ?

Pierre NESPOULOUS