Bernard Carayon : « Jaurès kidnappé »

La commémoration de l’assassinat de Jean Jaurès est une belle occasion pour François Hollande et le PS de se refaire une virginité

Le tribun tarnais mérite certes l’hommage des français et ce n’est pas un hasard si son nom est donné à tant de rues et de collèges en France : intellectuel brillant et prolixe, courageux face à ses adversaires de gauche comme de droite – il fut longtemps un dissident avant d’être le fédérateur des socialistes -, Jaurès aimait les humbles, savait les écouter, leur parler et les défendre.

Pour un PS, pris dans une dérive bobo-libertaire et communautariste, sanctionné par son électorat populaire, l’image de Jaurès est flatteuse et son idolâtrerie utile.

Depuis sa «panthéonisation», la gauche et ses historiens ont monopolisé son interprétation, dissimulé son antisémitisme et son colonialisme, entretenu le culte d’un saint laïc. Jaurès a été kidnappé : par la Société des études jaurésiennes qui, depuis 1959, veille à l’édition de ses œuvres, par la fondation éponyme, par le PS, et même par le PC. Aucun historien de droite n’a osé jusqu’à présent décadenasser son œuvre.

Je suis issu et élu des mêmes terres, Jaurès est mon compatriote. Mon regard est différent de ceux qui ont parcouru sa vie sans partager charnellement certaines de ses racines. Et c’est pour le délivrer de ceux qui l’ont si allégrement trahi, nos socialistes, qui ne connaissent plus notre héritage, ni le peuple, ni sa terre avec ses morts et son histoire, que j’ai souhaité opposer à leur vulgate, aussi fausse que de circonstances, le vrai Jaurès.

L’homme est pétri de contradictions. Il a tant écrit (deux thèses de doctorat, plus de 4 000 articles de presse, de nombreux ouvrages) et sur tout, que chacun peut puiser chez lui les références opportunes afin de se donner un brevet d’honorabilité et de culture. Laïc, affranchi des dogmes, il reste pieux et mystique. La gauche athée et cathophobe le présente comme un socialiste matérialiste qui aurait reçu, puis abandonné, son héritage spirituel familial. Imposture ! «Quiconque n’a pas de foi ou besoin d’une foi est une âme médiocre». Il se demande même ce que sera la «vie intérieure» des travailleurs «quand ils auront obtenu ce qu’ils désirent». Son obsession métaphysique – son «arrière-pensée»- est le premier caillou dans la chaussure de gauche…

Socialiste, il défend «l’âme patronale» et l’article qu’il consacre aux «misères du patronat» dans la Dépêche de Toulouse du 28 mai 1890, démonte tous les clichés de propagande socialiste. La grève, dit-il à l’occasion d’un conflit social à Toulouse, ne constitue «pas le moins du monde un moyen d’émancipation et de progrès» […]. Elle est, en principe, inutile et même mauvaise ». Deuxième caillou dans la chaussure de gauche…

Son antisémitisme est longtemps furieux : comme toute la gauche dans le sillage de Marx et d’Engels, à l’exception de Clémenceau. Une semaine après le «J’accuse» de Zola, il fait souscrire aux députés socialistes une position neutre face au cas Dreyfus : «si les capitalistes juifs, après tous les scandales qui les ont discrédités pouvaient démontrer à propos d’un des leurs qu’il y a erreur judiciaire (…), ils chercheraient dans cette réhabilitation directe d’un individu de leur classe, la réhabilitation indirecte de tout le groupe judaïsant (…). Ils iraient laver à cette fontaine toutes les souillures d’Israël». Il n’évite aucun poncif : «Par l’usure, par l’infatigable activité commerciale et par l’abus des influences politiques, [les juifs] accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois lucratifs, les fonctions administratives, la puissance publique[1]». Et que dit l’historien socialiste Gilles Candar, protecteur de l’icône ? Que le regard de Jaurès est alors celui d’un homme «épuisé, surmené par le travail parlementaire[2]» !

Colonialiste, il l’est aussi dans le soutien politique inconditionnel qu’il apporte à Jules Ferry ! «Ces peuples sont des enfants» ; dans son esprit, les colonisés restent spectateurs de leur avenir, et la colonisation une «loi naturelle». Certes il apportera avec le temps, une touche humaniste à son colonialisme en soulignant que la compétition des puissances est un facteur de guerre, et que s’impose un traitement humain aux peuples colonisés. Que la gauche ne prétende pas, sur ce sujet, comme sur celui de l’antisémitisme, que Jaurès, dans le fond, était dans l’air du temps ! Un saint ne tient pas ces propos ! Le parti radical a, d’ailleurs, longtemps condamné la politique coloniale, à l’instar de Camille Pelletan, et surtout, de Clémenceau : «Quant à moi, mon patriotisme est en France». C’est l’adversaire de Jaurès, Jules Guesde, et son parti ouvrier français, qui dénonceront en 1895 «l’une des pires formes de l’exploitation capitaliste».

Que nous apporte aujourd’hui la figure de Jaurès ? D’abord il appartient à la France, et non au PS, comme l’ont souligné quelques rares hommes politiques français, Blum, de Gaulle, Sarkozy et Bartolone.

Il n’a porté aucune des grandes lois de la République à la différence de Waldeck-Rousseau (la loi sur les associations) ou Briand (la loi sur la séparation des églises et de l’Etat), les dotant, certes, de précieuses contributions, notamment sur la législation du travail, mais sans en être jamais l’initiateur. Homme politique, il n’est pas, à la différence de Clémenceau, un homme d’Etat. Jamais il ne ressentira l’urgence d’une réforme des institutions alors que le régime parlementaire est secoué de crises ministérielles permanentes. Mais il a toujours défendu l’unité et l’indivisibilité de la République, considérant que cet héritage de la Révolution ne pouvait être altéré par l’octroi de droits spécifiques à des communautés ethniques, religieuses et linguistiques. Autre caillou dans la chaussure de gauche…

Partisan de la souveraineté de la Nation dans l’ordre économique pour «briser les privilèges d’un capitalisme oisif», il annonce les grands enjeux de notre siècle, la financiarisation et l’indépendance de nos entreprises dans la mondialisation de l’économie.

Il meurt dans l’illusion d’une mobilisation de la classe ouvrière contre la guerre. Est-ce un hasard si ce tribun attachant en dépit de ses zones d’ombre, impuissant face aux réalités du moment, séduit autant une gauche qui ne l’a pas lu et soumise, comme lui, au déni de réalité ?

 

[1] La question juive en Algérie, La Dépêche de Toulouse, 1er mai 1895

[2] Jaurès et l’antisémitisme, 29 avril 2008

Tags: