Vers une Californie française ?

Dans un entretien fleuve accordé au trimestriel « Zadig » (pauvre Voltaire!) Emmanuel Macron a communiqué aux lecteurs sa vision de la France qu’il aime. Dans cette interview, il a livré un portrait de la France ou plutôt de sa France, et principalement des souvenirs qu’il lie à chaque territoire, évoquant son itinéraire géographique, de ses origines amiénoises à son affection pour Marseille, en passant par les Pyrénées des vacances de son enfance. Entre ses souvenirs personnels et son expérience de Président de la République, il passe en revue certains territoires, dont la Seine-Saint-Denis. Il dit qu’il affectionne particulièrement ce département, dont il fait un portrait élogieux. « J’aime aussi énormément la Seine-Saint-Denis, le département le plus jeune de France, avec deux aéroports internationaux, le plus important stade sportif français et le plus grand nombre de créations de start-up par habitant. Il ne manque que la mer pour faire la Californie. »

Déjà, en novembre 2016, le candidat Macron avait choisi Bobigny pour annoncer sa candidature à l’élection présidentielle, et le 5 février 2019 il avait vanté déjà comme un succès le dynamisme du département 93 au journal télévisé de TF1, annonçant l’installation du siège social de grandes sociétés nationales, délaissant les Champs-Elysées et les beaux quartiers. Mais ne serait-ce pas seulement parce que le prix des loyers et les impôts y seraient plus attractifs ?

Il semble que, d’un point de vue économique et social la Seine-Saint-Denis et la Californie aient peu en commun. L’un est l’Etat le plus riche des Etats-Unis, l’autre le département le plus pauvre de la France métropolitaine. Il n’y a guère de français qui ne connaissent pas la réputation de ce dernier tant, outre sa pauvreté, sa criminalité et l’entassement d’une population essentiellement composée d’immigrés surtout africains sont légendaires. Une chose est certaine : on entend rarement parler du 93 en des termes si élogieux. Psychologiquement, il est désastreux de dire à un mauvais élève qu’il est le premier de la classe, parce qu’il serait fichu de le croire ! Il est vrai que la chasse aux électeurs a ses  méthodes. Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas vu de Silicon Valley, d’Apple, Facebook, Google ou Hollywood dans le 93. Ai-je raté quelque chose ?

Toutefois, fidèle à son « en même temps », si le Président a comparé la Seine-Saint-Denis à la Californie pour leur dynamisme économique, la jeunesse qui y est présente et les nombreux équipements au rayonnement national et mondial, il ne met pas non plus de côté l’épreuve du réel, les difficultés économiques, sociales et sécuritaires qui se conjuguent dans ce département d’Ile de France. Mais, pour lui, « ce qui explique les difficultés, c’est que, quand les gens progressent, ils partent ». On se demande pourquoi ? A ce paradis qu’on leur décrit, à ce bonheur qui leur est promis, ils préfèrent  échapper en espérant trouver ailleurs une vie banale, paisible et donc forcément triste…

Il faut quand même savoir que la Californie et surtout sa côte (la « mer »!) est l’une des principales destinations de villégiatures privées des américains et même du tourisme international. Dans l’imaginaire mondial, elle fait rêver. Dans le domaine des destinations exotiques, la Seine-Saint-Denis éviterait de prendre l’avion, ce qui serait bon pour les émissions de CO2 et ravirait Greta.

Que penseraient aujourd’hui Charlemagne et Pépin le Bref de la ville où ils furent couronnés ? Et les rois inhumés dans la basilique de Saint-Denis, le fleuron des monuments de ce département, qu’Emmanuel Macron n’évoque même pas, parce que, selon le philosophe Alain Finkielkraut, « il assume être le Président du changement de peuple et de civilisation » puisque « son rôle n’est pas de garantir, de préserver et de défendre le droit à la continuité historique » ? …

Il y a des paroles qui restent des espoirs condamnés à la déception, comme le « Pensez printemps !» de 2017. D’abord, en tant que Français, on ne compare pas un territoire avec un idéal étranger. Surtout venant du Président de la Nation. Ensuite cette bévue montre à quel point il se rêverait plus en responsable politique américain que français ! Ce serait déjà si bien, si la Seine-Saint-Denis ressemblait à la France !

Pierre Nespoulous