Captation d’héritage ?

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En 2014, année du centenaire de la mort de Jaurès, les ouvrages sur le grand tribun fleurissent. Il en est un qui mérite une particulière attention. Sous le titre “Comment la gauche a kidnappé Jaurès”, Bernard Carayon nous livre un ouvrage remarquablement documenté et notablement argumenté par des citations et publications de témoins d’époque, qui sera sans doute jugé “non conformiste” aux yeux des “Sociétés Jauressiennes” qui se considèrent comme détentrices de l’“héritage”.

Au-delà de l’homme politique (et ceci explique souvent cela), Bernard Carayon nous livre les aspects moins connus du personnage, professeur de philosophie, journaliste, humaniste, au cœur d’une génération où rien ne perçait de l’intimité des hommes politiques. S’affranchissant du dogme des gardiens du temple, l’auteur s’interroge sur le destin d’un homme qui ne fut jamais ministre ni haut responsable de l’Etat. Il souscrivait à la méfiance qu’inspirait à ses yeux cette pitoyable course au portefeuille où l’on perd son âme à vouloir rechercher les honneurs. Il eut pourtant une destinée le menant à devenir une icône plus que Clémenceau, Gambetta, son idole, ou Jules Guesde, son concurrent socialiste. Une icône nationale méritant d’être discutée, analysée.

Certains thuriféraires de la religion jauressienne se demandent ce que Bernard Carayon vient faire là ! Pourtant, d’entrée, il tente de lever ce qu’il nomme “contradiction” : “Je suis un homme de droite qui aime Jaurès”. Et, de fait, on sent chez lui une affection pour le personnage, outre le fait qu’il “partage charnellement certaines de ses racines”, en évoquant la maison de la Fédial, près de Castres. Un homme complexe, nous dit l’auteur : “Les tendances laïcardes de Jaurès savent faire bon ménage avec son éducation religieuse, qu’il ne reniera jamais”. Loin d’être un socialiste matérialiste, ce professeur de philosophie est familier de Saint Thomas d’Aquin…

D’un homme, on a fait un idéal. D’un être chaleureux, un être désincarné. Alors… “Kidnappé” ? Oui, confisqué… C’est Jean-Marc Ayrault déclarant sans vergogne en 2013 : “Le vrai héritage de Jaurès, c’est nous qui l’avons aujourd’hui en mains”. Mais, figure emblématique de l’intelligence au service de la justice sociale, Jean Jaurès serait-il socialiste aujourd’hui ? Je ne sais pas s’il serait socialiste, mais je doute fort qu’il prenne sa carte au PS ! Bernard Carayon le montre comme “celui que le PS aurait tout intérêt à oublier, parce qu’il nous en révèle aujourd’hui toutes les impostures”. Jaurès est un homme qui n’est ni d’une seule idée ni d’un seul livre.

A le différence du mythe monolithique “Jaurès”, il faut souligner ses ambiguïtés, la complexité de l’homme. Tour à tour laïcard et mystique, opportuniste et intransigeant, socialiste orthodoxe et dissident, colonialiste et républicain, il surprend et déconcerte. Loin de la tradition sectaire de son étude, avec Bernard Carayon, des voix nouvelles s’élèvent, comme l’ouvrage de Gilles Candar et Vincent Duclert : “Dégager Jaurès de sa légende”, et “les travaux, aussi remarquables qu’occultés per la vulgate socialiste, du philosophe albigeois Jordi Blanc”.

Jaurès assume ses convictions comme ses retournements. Ses convictions ? Devant les outrages et la raillerie des socialistes qui lui reprochent d’avoir laissé sa fille faire la première communion, il dit : “La vie et la liberté auront le dernier mot. Voilà le problème qui est posé par la vie, non seulement à moi, mais à neuf militants sur dix”. Ses retournements ? Dans l’affaire Dreyfus, alors que l’antisémitisme relevait alors de la bien-pensance socialiste, après s’être prononcé contre Dreyfus par un tonitruant discours à l’Assemblée, il fit un splendide revirement pour se muer en défenseur de l’honneur bafoué du capitaine.

Jaurès “kidnappé” ? Depuis sa réutilisation politique “post mortem” lors de son transfert au Panthéon, cette morgue d’Etat que, Aristide Briand l’a rapporté, Jaurès n’aimait pas, jusqu’à son utilisation médiatique par François Mitterrand en 1981 ou François Hollande en 2012, tant de sectarisme passe sous silence le paradoxe d’un homme complexe, matérialiste et idéaliste, que certains voudraient limiter à une image réductrice.

D’une écriture soignée et d’une lecture édifiante, l’ouvrage de Bernard Carayon, dans lequel on sent l’affectueuse admiration de l’auteur pour son compatriote castrais, nous présente sous un angle inhabituel une analyse particulièrement fouillée et des mises au point fort utiles. A lire !

Pierre Nespoulous

(Bernard Carayon, Comment la gauche a kidnappé Jaurès, Editions Privat, 183 p. 14,50 euros.).