Crédules, jobards et autres fadas : La théorie du complot fait des ravages

Début janvier, la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch ont publié une étude pour estimer la pénétration du complotisme dans la société française, et pour comprendre les motivations de ceux qui y adhèrent. Richard Amalvy commente ces résultats alarmants sur l’état de crédulité de nos contemporains.

Les résultats du sondage réalisé par la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch sont tragiques : Huit français sur dix adhèrent au moins à l’une des grandes théories du complot (Cf. figure 1) ; 9% pensent que la Terre est plate ; 19% considèrent qu’il reste des zones d’ombre dans le fait que ce soit uniquement des terroristes islamistes qui aient réalisé les attentats contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher en 2015 ; 31 % affirment que les groupes terroristes djihadistes sont manipulés par les services secrets occidentaux ; 16% déclarent que les Américains n’ont jamais été sur la Lune ; 32 % croient que le virus du Sida a été créé en laboratoire.

Niveau d’adhésion aux théories du complot par grands sujets. Sources : Fondation Jean-Jaurès, janvier 2018.

En 1940, De Gaulle affirmait que les Français « sont des veaux ». Ils pourraient devenir des ânes s’ils ne prennent pas conscience du danger des théories complotistes et s’ils ne s’éduquent pas au traitement de l’information. On comprend que le Président Macron s’attaque aux sites dits de « ré-information » qui font profession de diffuser des fausses nouvelles (fake news) à cette majorité de crédules. Ces dispositifs de propagande, étrangers comme Sputniknews (russe), français comme Égalité et Réconciliation (Alain Soral, extrême droite), ou provenant du négationniste des attentats américains et français Thierry Meyssan (exilé à Hong Kong pour échapper aux poursuites), inquiètent les responsables politiques, les scientifiques, les enseignants (de plus en plus contestés pendant leurs cours), et les professionnels de l’information. Ces derniers sont les spécialistes du traitement journalistique de l’information : une information dont on connaît l’origine, qui est vérifiée voire éprouvée par sa propre contradiction pour la rendre fiable. Méthodologiquement le contraire des sites conspirationnistes, qui sont des faussaires.

En 2013, dans un ouvrage intitulé « La démocratie des crédules », le sociologue Gérald Bronner avait tenté de comprendre pourquoi les mythes du complot envahissent l’esprit de nos contemporains. Que des faits imaginaires ou inventés, voire mensongers, arrivent à se diffuser et à emporter l’adhésion de l’opinion publique reste une aberration, alors que la libre circulation de l’information et l’augmentation du niveau d’étude permettent d’exercer l’esprit critique et le discernement. Les flux d’information, la rapidité et l’immédiateté dans la lecture en ligne font que certains prennent pour argent comptant, et relaient comme véritable information, des insanités populistes et racistes, ou des canulars de sites humoristiques comme Le Gorafi. Les malveillants et les fadas prospèrent sur les réseaux sociaux qu’ils encombrent de fausses informations (hoax). Cette semaine, j’étais consulté par un ami pris d’un doute devant l’énormité d’une fausse nouvelle diffusée sur Facebook, qui tentait de faire croire que les demandeurs d’asile se voient délivrer des cartes de crédit avec une possibilité de retrait de 40 euros par jour. Le faussaire avait illustré son post par la carte en question : un montage photographique, bien entendu.

 

Pour Rudy Reichstadt, analyste de la Fondation Jean-Jaurès : « Le complotisme est un phénomène social majeur qui concerne, dans sa forme la plus intense, pas moins d’un Français sur quatre. Seul un Français sur cinq y semble hermétique. La plupart des théories du complot soumises à l’échantillon recueillent des niveaux d’approbation préoccupants ».

Vote des complotistes endurcis au premier tour de l’élection présidentielle de 2016. Sources : Fondation Jean-Jaurès, janvier 2018.

L’étude montre surtout que le conspirationnisme est corrélé avec le vote populiste, d’extrême gauche comme d’extrême droite (Cf. figure 2). Illustration : sur les 17 % qui croient que les Etats-Unis ont développé une puissante arme secrète capable de provoquer des tempêtes, des cyclones, des séismes et des tsunamis en n’importe quel endroit du monde, 21% sont les électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 28% de Marine Le Pen.

Cette jobardise, et l’exploitation de cette misère culturelle à des fins politiques, sont un désastre pour la démocratie.

Il est difficile de contrer les théories du complot tant leurs adeptes, tels des paranoïaques, sont sûrs de leurs faits. On peut perdre un temps fou à démonter les fausses informations sur les réseaux sociaux, mais cela vaut le coup pour ne pas laisser macérer ses amis dans un état de bêtise navrante.

Rudy Reichstadt note aussi que : « Comparativement à leurs aînés, les jeunes sont nettement plus perméables aux théories du complot, sauf certaines d’entre elles, portant par exemple sur le réchauffement climatique ou l’immigration ». Il est donc temps d’intégrer dans les programmes scolaires l’apprentissage du traitement de l’information, tout en renforçant ce qui contribue à l’exercice de l’esprit critique et du discernement.

Sinon, la masse des crédules éteindra les lumières du pays qui les a fait briller.

Richard Amalvy

 

Pour en savoir plus

Enquête sur le complotisme : L’étude a été réalisée les 19 et 20 décembre auprès d’un échantillon de 1.000 personnes représentatif de la population française adulte, constitué selon la méthode des quotas et complété par un second échantillon de 252 personnes de moins de 35 ans (dont les résultats ont ramené à leur poids réel).

Gérald Bronner, « La démocratie des crédules », PUF, 2013