De 7à 77 ans

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C’était, la semaine dernière, pour ses 90 ans, l’anniversaire du plus célèbre journaliste reporter au monde, Tintin, né le 10 janvier 1929 sous la plume de Georges Rémy, dit Hergé (ses initiales), dessinateur belge (1907-1983). A cette date, un tout jeune reporter monte dans un train à destination de Moscou : c’est la naissance d’un mythe, avec Tintin au pays des Soviets.

Quatre-vingt-dix ans plus tard, plus de 230 millions d’albums auront été vendus à travers le monde, traduits notamment en plus de 80 langues ou dialectes !

De 1967 à 1988 parut un journal hebdomadaire « Tintin » avec une expression associée au titre de la publication : « Le journal des 7 à 77 ans » ! Est impressionnante la vitalité sans cesse renouvelée du personnage : la société éditrice continue à vendre 4 millions d’albums par an, plus de 30 ans après la disparition de l’auteur et en l’absence d’aventures inédites… La SA Moulinsart en est la détentrice des droits, c’est-à-dire Fanny Rodwell, veuve de Georges Rémy et son mari Nick Rodwell, l’œuvre ne devant tomber dans le domaine public que le 1er janvier 2054 !

Hergé avait déjà créé Totor, destiné à un magazine de scouts, quand l’abbé Wallez lui demanda de créer pour son journal Petit vingtième, supplément jeunesse du quotidien catholique Vingtième siècle, un héros qui serait un modèle pour la jeunesse. Ce fut donc Tintin, accompagné de son inévitable fox-terrier Milou, dont l’origine est pittoresque : les biographes de Georges Rémy nous apprennent que Milou fut le prénom diminutif de Marie-Louise, premier amour de l’auteur. Les parents de la jeune fille ont cassé cette relation, l’intéressé n’étant alors qu’un petit coursier au journal Le Soir. Hergé a-t-il voulu immortaliser cet amour qui fut brisé ?

D’autres personnages vont venir former une vraie famille autour de Tintin, assez solitaire dans les premiers albums, avec le capitaine Haddock, ce marin châtelain de Moulinsart (édifice inspiré par le château de Cheverny) et son valet Nestor, le professeur Tournesol, pionnier et homme d’avenir malgré sa surdité, qui l’emmènera jusque sur la lune, ou les inénarrables Dupondt et tant de personnages si connus qu’il est inutile d’épiloguer. Peut-on dire deux mots encore de la Castafiore, inspirée par la cantatrice américaine Florence Foster Jenkins, et surtout du petit Tchang ? Belle histoire d’amitié que ce dernier. Son modèle était Tchang-Tong-Jen, jeune peintre et sculpteur chinois venu étudier à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles et ami de l’auteur. Georges Rémy perdit tout contact avec lui durant la seconde guerre mondiale, et sous la Révolution culturelle de la fin des années 60, Tchang était devenu balayeur ! Dix ans plus tard, il se retrouvait directeur des Beaux-Arts de Shangaï ! Les deux amis se retrouvèrent en 1981.

Tintin est un grand voyageur, parcourt l’URSS, le Congo belge, l’Inde, l’Egypte, la Chine, le Tchad, le Pérou, et j’en oublie. Il marche même sur la lune, ce qui est prémonitoire, 15 ans avant les américains ! L’actualité n’est jamais absente, que ce soient les révolutions d’Amérique latine, avec le général Tapioca, ou la tentative d’annexion par la Bordurie de la Syldavie, royaume imaginaire d’Europe centrale au moment où, en mars 1938, l’Autriche vient d’être annexée par l’Allemagne. Sous l’allégorie, c’est un peu l’Histoire du XXème siècle, avec le communisme (Tintin chez les Soviets), la colonisation (Tintin au Congo), l’impérialisme japonais (Le lotus bleu), la guerre froide (l’affaire Tournesol), l’instabilité politique en Amérique du Sud (Tintin et les Picaros) et ainsi de suite, pour en arriver à la Conquête spatiale !

Il y a aussi le souci de la rigueur dans le détail du dessin. A titre d’exemple, s’est tenue à Toulouse une exposition ouverte le 22 mai 2018, jour anniversaire de la naissance de Georges Rémy, au Musée Aeroscopia de Blagnac. Elle soulignait l’exactitude dans la reproduction de la cinquantaine d’avions utilisés par Tintin au cours de ses aventures, du Polikarpov russe de Tintin au pays des Soviets au Boeing 707 du Vol 714 pour Sydney, en passant, entre autres, par l’Avro 631 Cadet initiant les Dupondt aux loopings dans L’Ile Noire, ou le Douglas DC6, avion de ligne de la Syldavie dans Objectif Lune. La célèbre fusée rouge et blanche, elle, est sortie de l’imagination d’Hergé, mais cette affaire de vol vers la lune n’était-elle pas une vision ? A Barcelone, ces jours-ci et jusqu’au mois de mai, au CosmoCaixa, une exposition célèbre les

cinquante ans des premiers pas sur la lune, et n’omet pas de rappeler, certes avec malice, Tintin !

De 7 à 77 ans ? Qui n’évoque pas avec plaisir ces lectures de notre enfance, dont la naïveté n’enlève rien à des sentiments plus profonds. Apôtre du bien, Tintin lutte au fil des albums contre les trafiquants de drogue, les marchands d’esclaves, la dictature stalinienne, la traite des noirs ; il évoque la prohibition, l’isolement du Tibet, il défend les faibles et les enfants maltraités, il est fidèle à ses amis. En somme, il est le modèle du jeune héros sans défaut, entouré d’une sacrée galerie de personnages reflétant l’Humanité ! Et si Hergé disait : « L’univers de Tintin est optimiste ! », avouons que nous avons bien besoin aujourd’hui de ce sentiment !

Pierre NESPOULOUS