De la « cancel culture »

Le terme nous vient des Etats-Unis et est caractérisé par le militantisme « woke » qui permet de lever le voile sur des sujets jusqu’à présent tabous et d’ouvrir un débat autour des discriminations. Au départ, il s’agit d’un appel au boycott d’une personne qui aurait eu des propos ou des actes problématiques, des opinions racistes, sexistes ou homophobes, dans un état d’esprit militant pour la protection des minorités. Prompte à la censure et à l’intimidation, cette dénonciation publique prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux, où notamment les productions culturelles jugées discriminatoires sont rayées, effacées. Le résultat est une copie de l’Amérique dans ce qu’elle a de plus détestable, et en France comme aux USA la liberté d’expression serait particulièrement compromise dans les facs où certains ont été privés de parole. L’on peut donc s’interroger sur les motivations de ceux qui utilisent ces méthodes qui aboutissent à la dictature des minorités. Et du boycott au pilori, il n’y a qu’un pas…

Cette tentative d’importation en France du contexte spécifique aux Etats-Unis est ridicule : nous n’avons pas eu d’esclaves noirs dans les plantations de riz en Camargue, pas de wagons SNCF réservés aux gens de couleur, pas d’écoles séparées, pas de Ku-Klux-Klan. Cette argumentation victimaire est totalement dépourvue de fondement dans notre pays. Tous les nombreux natifs d’autres continents qui y résident y sont venus de leur propre chef et ont accepté le « A Rome fais comme les Romains » de Saint-Augustin. Européens, nous sommes les héritiers d’Isocrate, d’Alexandre, des Césars et de la Chrétienté. Nous ne regardons pas à la couleur de peau, mais acceptons comme faisant partie des nôtres quiconque fait sienne notre Histoire et adopte notre art de vivre. Les « wokes » sont libres de refuser ce pacte civilisationnel, Mais alors leur place n’est pas avec nous, ni sur notre continent ; qu’ils partent vivre là où le tribalisme est la norme.

L’Amérique bien-pensante continue à valider leur approche mâtinée de puritanisme et de culte de l’argent. Le mouvement « woke », malgré ses outrances évidentes, malgré ses délires manifestement pathologiques, relève d’une rhétorique parfaitement identique à celle d’autres idéologies tout aussi outrancières et tout aussi délirantes, mais qui ont connu des succès sanglants… Pur cette raison, le blanc, l’hétéro, le travailleur, l’intelligent, le riche, le savant, le cultivé, doivent rendre des comptes car ils « émergent » de cet égalitarisme qui plaît tant. Sous la pression de minorités agissantes (féministes, indigénistes, écolos-radicaux) le pays de Voltaire et Montesquieu est devenu celui où les débats sont impossibles.

Cette lecture des rapports humains, réductible à une confrontation entre catégories dont les membres partagent tous un même déterminant identitaire (le sexe, l’origine, la confession religieuse, l’orientation sexuelle) et qui considèrent être injustement discriminés en raison d’une différence objective avec la figure normative par excellence du « vieux mâle blanc libéral », est le fruit de l’évolution du cadre de pensée marxiste à l’aune de la société de consommation et des échecs des expériences communistes. La société qui a découlé de l’évolution de ce cadre de pensée est ainsi celle de la fascination pour le identités propres à chaque individu et de la déconstruction de toutes les normes. Ce n’est pas seulement une révolution culturelle, c’est aussi et surtout une révolution totalitaire.

Lever le voile sur certaines discriminations, c’est tant mieux. Mais force est de constater que les méthodes employées engendrent une haine telle que l’on oublie l’esprit de bienveillance qui devrait caractériser la lutte contre les injustices ! Déjà George Bush père, en 1991, en soulignait le danger : « Bien que ce mouvement soit né d’un souhait louable de balayer les débris du racisme, du sexisme et de la haine, il remplace d’anciens préjugés par de nouveaux ». Si les minorités exacerbées ont maintenant pignon sur rue et se comportent aujourd’hui comme des petits dictateurs, c’est que depuis bien longtemps la classe politique a laissé faire, quand elle n’a pas donné un petit coup de pouce à des revendications lunaires. N’est-il pas trop tard ? A part quelques vieux « réacs » qui ont l’avenir devant eux quand ils se retournent, comment persuader les jeunes générations qu’on ne peut adhérer à une société des droits sans devoirs ?

Pierre Nespoulous