De la République

Le dialogue de Platon La République a pour thème majeur celui de la justice, ou comment organiser la cité : peri politeias, à propos de l’Etat. Pour les latins, la res publica désigne les affaires publiques, la forme de gouvernement. Ces grands anciens sont devenus les références symboliques de nos institutions démocratiques et nous projetons facilement nos conceptions et perceptions contemporaines sur une période historique mythifiée et muséfiée.

C’est au fil des siècles que s’est constituée la Nation, concept essentiellement culturel à l’origine de l’esprit patriotique. Le terme vient du latin natio (progéniture) et par extension désigne un « ensemble de personnes nées d’un même ancêtre ». Tout le contraire d’un citoyen qui le devient avec sa reconnaissance par un acte administratif. C’est cette Nation, et non la République dont beaucoup n’ont que le mot à la bouche en toutes circonstances, que veulent détruire ceux qui l’attaquent de l’extérieur comme de l’intérieur, contestant l’existence d’une culture française. Le refus d’un débat sur l’identité nationale, comme l’envisageait le président Sarkozy, vient de ce que l’identité renvoie à la filiation commune du peuple, et pas à un acte administratif dont les fils et filles de la Nation n’ont pas besoin pour se reconnaître.

De Gaulle se rappelle à nous : « C’est bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et a une vocation universelle… Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ». Et que penser de la mollesse de ceux qui n’osent pas s’affirmer ? Quand une chaîne de télévision publique, non pas républicaine mais française, n’ose prononcer le nom du saint patron du calendrier pour le lendemain, afin de ne pas froisser certaines populations, il ne faut pas s’étonner de la tournure des événements, de concessions en concessions.

Pourquoi ce terme de « République » est si souvent mis à la place des mots de « France » et de « Nation » ? Où est le problème pour que ces derniers passent si mal auprès de « celles et ceux » (comme aime à dire le Président fondé de pouvoir inclusif) qui nous gouvernent ? Qu’est-ce qu’une « tenue républicaine » réclamée par le premier ministre pour les écoliers ? Celui de la Garde du même nom ? Je ne sais. La République (nous en sommes à la 5ème) n’est qu’un système de gouvernance de la Nation comme un autre : monarchie de droit divin, absolue, Empire, dictature, etc.. La Patrie, elle, a une âme : celle des « Pères ». La France, pays de « Francs », c’est-à-dire d’hommes libres, ne saurait être vendue à la découpe.

Le terroriste islamiste de Conflans-Sainte-Honorine « a voulu abattre la République dans ses valeurs », a dit le Président de la République. Et c’est là que le « Ils ne passeront pas » lancé par Emmanuel Macron, justement, ne passe pas. Les phrases définitives ainsi formulées pourraient nous faire sourire pour ne pas pleurer, car il y a déjà un moment qu’ils sont passés ! Ces mots, qui font un étrange écho au célèbre « On les aura ! » du général Pétain à Verdun en 1916, évoqueraient plutôt les « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts » de Paul Reynaud en 1940, voire « La route du fer est coupée » !

Le Président prétend que l’assassin islamiste voulait abattre la République. Non. C’est clair. C’est la Nation tout entière qui est atteinte. Et cet abominable assassinat (un de plus) a mis la France dans la rue. Les écoeurés, les scandalisés, mais aussi les hypocrites. Car il ne suffit pas de se fondre dans la foule pour partager la révolte. Si Emmanuel Macron espère convaincre ses concitoyens de sa bonne volonté, il doit ne pas se contenter d’appels à la fermeté qui sentent le réchauffé, comme un flot de banalités de garde-champêtre. Le Président est mondialiste, multiculturaliste, progressiste, individualiste et libertaire. « Le verrou qu’il faut faire sauter à présent, c’est la Nation ». Tant qu’on n’aura pas analysé et pris en compte ce genre de déclaration d’Edmond de Rothschild (revue Entreprise, n° 775, p. 64), on n’a aucune chance de comprendre. Emmanuel Macron a signé, de sa propre initiative, le pacte de Marrakech, alors, qu’attendre de plus ? Peut-on continuer à fermer les yeux, à accepter de croire que nous formons une Nation alors qu’en vérité, nous vivons les uns à côté des autres ?

La société française s’est embarquée comme un seul homme dans ce train de la mort, ce train fou qui ne s’arrêtera à aucune gare, qui méprise les sémaphores avec une seule idée en tête : obtenir sa place dans le wagon restaurant. Ecoutons Céline : « … de loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin…il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve, toutes, et la ville entière et le ciel et la campagne et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, tout,  qu’on n’en parle plus »… Ainsi finit « Le voyage au bout de la nuit » !

Pierre NESPOULOUS

P.S. : Dans mon précédent billet, un fâcheux lapsus m’a fait attribuer à Montaigne une expression qui est bien connue pour être de Rabelais. Je prie mes aimables lecteurs de m’excuser de cette négligence, espérant que, selon l’expression consacrée « ils auront rectifié d’eux-mêmes »…