Dossier historique : Barral et Pratlong, collèges des justes

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Dans le parc de Barral, les élèves de la classe de Première « Défense et Sécurité globale » devant le monument qu’ils ont créé avec leur professeur d’Art plastique. Avec eux, le père Claude Cugnasse, ancien vicaire général, frère de l’abbé Gilbert Cugnasse, et l’abbé Pierre Mathieu, ancien Supérieur du petit séminaire de Barral.  La stèle a été sculptée par Jacques Bourges, ancien élève de Lacrouzette.

Pendant la deuxième guerre mondiale, les petits séminaires de Castres et de Pratlong devinrent le refuge de professeurs et d’élèves juifs, ainsi que de résistants. Le 16 mai dernier à Barral, une cérémonie commémorait l’action de Mgr Pierre-Marie Puech et de l’abbé Gilbert Cugnasse, déclarés Justes parmi les Nations par le mémorial de la Shoah de Yad Vashem. Récit de Richard Amalvy.

Dans ses mémoires (1), Pierre-Marie Puech, ancien Supérieur du petit séminaire de Castres, décrit l’ambiance qui régnait à Barral pendant la seconde guerre mondiale : « Les mesures prises par Vichy à l’encontre des juifs, les tentatives pour une « jeunesse unique », et le texte de « la charte du travail » avait provoqué un réel désenchantement. Insensiblement, les esprits passaient de la collaboration à la résistance ». Dès lors, le corps professoral se fit un devoir d’éviter toute compromission avec le régime de Vichy et observait une véritable réserve à l’égard des familles qui soutenaient soit la résistance soit le Maréchal Pétain. Mais, au salut aux couleurs qui avait lieu presque chaque dimanche, le prêtre indique : « jamais nous n’avons chanté « Maréchal, nous voilà ! « . L’école préféra entonner le couplet patriotique de La Marseillaise « Amour sacré de la Patrie… ». »

Deux écoles catholiques au service de la résistance

Au fil des cinq années de guerre, de 1940 à 1945, les résistants trouvèrent en Barral un lieu de plus en plus sûr et les prêtres allaient dire la messe auprès d’eux dans la Montagne noire. Pierre-Marie Puech raconte que durant l’été 1944, alors que se préparait la libération des différentes villes de la région, de nombreux cheminots arrivaient en gare de Castres vers huit heures du soir pour demander asile au petit séminaire avant de repartir le matin suivant vers le maquis par le train de Brassac et Lacaune. La direction de l’école dut apprendre à vivre avec la menace des dénonciations et des tentatives de fermeture qui en aurait résulté.

Durant l’hiver 1943-1944, le maquis de Vabre animé par Guy de Rouville (éclaireur unioniste, protestant) était composé, entre autre, par des membres des Eclaireurs Israélites de France (2) et concentra une part importante de combattants juifs (3). L’abbé Gilbert Cugnasse, supérieur du petit séminaire de Pratlong, fit spontanément des locaux de l’école l’infirmerie du maquis. C’est ici que furent prodigués les premiers secours aux blessés des opérations de harcèlement contre les convois militaires allemands et, le 8 août 1944, d’un assaut ennemi contre les cantonnements des maquis du scoutisme juif.

À partir de ces maquis, Pierre Dunoyer de Segonzac, ancien directeur de l’école d’Uriage, pris le commandement des Forces françaises de l’intérieur (FFI) de la zone A du Tarn qui réunissait des juifs, des protestants et des catholiques avec lesquels il libéra Castres, Mazamet et Béziers à la tête de son nouveau régiment, le 12ème Dragon. Avec lui, il rejoindra la 1ère armée du Maréchal de Lattre.

Des réfugiés juifs à Barral et à Pratlong

À Barral comme à Pratlong (Lacaze), les abbés Puech et Cugnasse étaient couverts par Mgr Jean-Joseph Moussaron (4), archevêque d’Albi qui amplifia dans son diocèse l’appel de Mgr Jules Saliège, archevêque de Toulouse (5) pour que les juifs pourchassés soient accueillis par l’église, ses fidèles et son réseau. C’est ainsi que les deux écoles devinrent un lieu de refuge pour eux. Ces ecclésiastiques connaissaient le contenu de l’encyclique Mit brennender Sorge publiée en allemand le 10 mars 1937 par le pape Pie XI pour dénoncer l’idéologie nazi (6).

De 1942 jusqu’à la Libération, l’abbé Gilbert Cugnasse cacha Sigismond Wolf, un luxembourgeois juif qui enseigna l’allemand et l’anglais. Il hébergea deux émigrés juifs berlinois dont la famille s’était convertie au catholicisme, Jacques et Nicolas Kamnitzer. Puis, Pratlong étant situé dans la zone d’action du maquis de Vabre, l’Abbé Cugnasse pu cacher plusieurs éclaireurs israélites. La personnalité la plus étonnante ayant séjourné à Pratlong est Rudolf Leonhard, écrivain allemand communiste. Sa biographie indique qu’après s’être installé à Paris en 1928, il a été interné au camp du Vernet. Créé à l’origine pour recevoir les républicains espagnols en 1939, ce camp servi pour interner les juifs arrêtés dans la région de Pamiers. Confiant ses souvenir, l’abbé Cugnasse dira : « Je savais que les juifs étaient plus en danger que les autres. Mais à Pratlong on ne faisait pas la différence. Quelqu’un arrivait en détresse, était-il juif ou pas ? Souvent je n’en savais rien. J’étais là pour les aider et je n’avais pas peur. Ce n’est que plus tard que j’ai pris conscience des risques que nous prenions ».

À Barral, Pierre-Marie Puech rapporte que le corps professoral cacha plusieurs juifs : « un avocat ayant plaidé contre Hitler […] (7), plusieurs professeurs traqués par la Gestapo, un autre traqué plus tard par la milice de Vichy, un autrichien qui devait mourir à Auschwitz… Parmi les élèves, même diversité, plusieurs étaient juifs et leur identité, Dieu merci, ne fut pas découverte ». Deux autres professeurs laïcs de 21 ans, licenciés ès lettres, étaient des réfractaires au STO. Bien entendu, seul Pierre-Marie Puech connaissait la véritable identité de chacun.

Le devoir de mémoire des témoins des témoins

Ancien élève de Barral, je me souviens que l’abbé Matthieu, alors supérieur, aimait rappeler les actions menées par son prédécesseur et ses prêtres valeureux. C’est avec lui que je pus rencontrer Mgr Puech dans le salon des professeurs au début des années 80. Ce dernier venait donner une conférence aux élèves. L’abbé Veaute, quand il présidait aux messes du matin, aimait nous faire chanter Le chant des marais, le chant des déportés. Se faisant témoin des témoins, ces prêtres entretenaient ainsi le devoir de mémoire, et c’est ce qu’Évelyne Blanc, directrice actuelle de l’établissement encourage également. En mai 2016, le lycée Barral a renouvelé le protocole « enseignement défense » signé avec le 8ème RPIMa, régiment de parachutistes stationné à Castres. Cet accord a permis la création d’une classe de Première « Défense et Sécurité globale » pour « encourager la formation de la personne et du citoyen » en menant des projets éducatifs qui mobilisent plusieurs enseignements. Ainsi, à travers les notions apprises en cours d’histoire ou d’enseignement moral et civique, les élèves peuvent parfaire la dimension humaniste de leur éducation. Le 16 mai dernier, les élèves concernés présentaient une œuvre monumentale dans le parc de l’école.

Ce projet, né en septembre 2015 à la suite d’un voyage d’études à Auschwitz, a pris la forme d’une installation réalisée sous la direction de Mmes Munoz, professeur d’Arts plastiques, et Pietravalle, professeur d’Histoire. Baptisée «Je ne trahirai pas», composée de bois, de métal et de polystyrène, elle est recouverte de tissu de verre et de résine. Elle porte les noms de résistants qui ont écrit, peint ou dessiné pour témoigner. Elle est agrémentée d’une stèle sculptée par Jacques Bourges, qui porte les noms de Mgr Pierre-Marie Puech et de l’abbé Gilbert Cugnasse.

Charlotte Le Provost, représentante du Mémorial de la Shoah de Paris, présente lors de l’inauguration, a salué le mérite de ce projet : «Votre travail d’histoire s’inscrit à la fois dans votre contexte géographique et est intégré plus largement à l’histoire nationale et européenne. Voilà un parcours et un travail qui vous marqueront pour la suite de votre vie ». Barral, établissement catholique, joue ainsi son rôle pour permettre « aux élèves de mieux adhérer aux valeurs de la République et de mieux cerner leur engagement citoyen ».

Richard Amalvy

 

(1) Puech, Pierre-Marie, Témoignages pour l’histoire, Éditions Siloë, 1991.

(2) Les Éclaireurs et Éclaireuses Israélites de France (EEIF) sont membres de la Fédération du Scoutisme Français.

(3) Vichy, les Juifs et les Justes. L’exemple du Tarn. Collectif sous la direction de Jacques Fijalkow, Éditions Privat, 2003

(4) Jean-Joseph Moussaron fut archevêque d’Albi de 1940 à 1956. Déclaré Juste parmi les Nations le 4 juillet 2010, il encouragea l’accueil des réfugiés juifs et des enfants dans les établissements catholiques de son diocèse. Il fut arrêté à Albi le 12 juin 1944 au motif qu’il avait refusé de prendre les mesures demandées par la Gestapo contre un curé doyen qui avait présidé les funérailles d’un officier de l’Armée Secrète tué par les Allemands. Après 8 jours passés à la prison Saint-Michel de Toulouse, il fut libéré grâce à l’intervention de la Supérieure du Bon-Sauveur, de la sœur économe et d’un médecin allemand anti-nazi. Deux ans auparavant, il rédigea une lettre pastorale qui fut lu lors des messes du dimanche 20 septembre 1942 :

« Des circonstances indépendantes de notre volonté ne nous ont pas permis de vous dire plus tôt la peine que nous ont causées les mesures de déportation prises récemment contre les Israélites réfugiés en France.
Si dans notre département elles ont été appliquées avec autant de correction et délicatesse qu’il est possible d’en mettre en pareil cas, sur bien des points du territoire on a vu se dérouler des scènes très douloureuses. Des femmes ont été séparées de leurs maris, des enfants de leurs parents. La religion et l’humanité ne peuvent que protester contre cette violation des droits sacrés de la personne humaine et de la famille et cette méconnaissance de la loi divine de la charité.
Et que personne ne voit dans notre parole une atteinte portée au loyalisme que nous devons au Gouvernement et que nous n’avons cessé de recommander. Le Gouvernement n‘est pas en cause. Loin d’avoir pris l’initiative de ces mesures aussi contraires à la tradition française qu’à l’esprit chrétien, il les a subies comme une conséquence de la défaite. Au surplus, c’est servir son œuvre de redressement que d’affirmer, à l’heure où des catholiques même risqueraient de les oublier, les principes qui sont inscrits dans l’Évangile, que l’Église a toujours défendus et sans lesquels il n‘est pas de vraie civilisation. Prions Dieu, nos très chers frères, d’accorder bientôt à la France et au monde des jours meilleurs où les hommes, quels que soient leur race et leur pays, sauront se reconnaître et se traiter comme des frères ».

Jean Joseph Moussaron,
Archevêque d’Albi, Castres et Lavaur

(5) Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, fit protéger de nombreux juifs et proscrits dans des lieux sûrs aux alentours de Toulouse grâce au réseau des paroisses et des congrégations. Arrêté par la Gestapo le 9 juin 1944 puis relâché, Il fut fait compagnon de la Libération par décret du 7 août 1945 du Général de Gaulle. Il fut reconnu Juste parmi les Nations le 8 juillet 1969. Voici la lettre intitulée Et clamor Jerusalem ascendit (Le cri monte vers Jérusalem), dont il ordonna la lecture, le 23 août 1942, dans toutes les paroisses de son diocèse.

Mes très chers Frères,
Il y a une morale chrétienne, il y a une morale humaine qui impose des devoirs et reconnaît des droits. Ces devoirs et ces droits, tiennent à la nature de l’homme. Ils viennent de Dieu. On peut les violer. Il n’est au pouvoir d’aucun mortel de les supprimer.
Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d’une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle.
Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe-t’il plus ?
Pourquoi sommes-nous des vaincus ?
Seigneur ayez pitié de nous.
Notre-Dame, priez pour la France.

Dans notre diocèse, des scènes d’épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux, contre ces hommes, contre ces femmes, contre ces pères et mères de famille. Ils font partie du genre humain. Ils sont nos Frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier.
France, patrie bien aimée France qui porte dans la conscience de tous tes enfants la tradition du respect de la personne humaine. France chevaleresque et généreuse, je n’en doute pas, tu n’es pas responsable de ces horreurs.
Recevez mes chers Frères, l’assurance de mon respectueux dévouement.

Jules-Géraud Saliège
Archevêque de Toulouse
13 août 1942

(6) Mit brennender Sorge, encyclique du pape Pie XI. Le texte fut lu dans toutes les paroisses allemandes le dimanche des Rameaux qui suivi sa publication en 1937.

(7) D’après les témoignages, cet avocat bavarois avait plaidé contre Hitler et subit un internement à Dachau. Il s’était enfui en Autriche puis en France et après la guerre il devint devenir sous-secrétaire d’État de son Lander. Il revint à Barral après la guerre et offrit à l’école un bible ancienne.

Pour plus d’information : La listes des lieux de sauvetages de réfugiés juifs dans le Tarn ; la liste des 89 Justes du département du Tarn.