Du Boulangisme au Front national
II – Les macédoines de synthèse (suite)

La gauche d’abord et François Mitterrand ensuite ont beaucoup fait pour le Front national en en faisant un pêché.

Il faut dire qu’il y avait de quoi puisque comme pour les aider, son créateur y mettant du sien se mit à dire des sottises auxquelles il ne croyait peut-être pas lui-même.

Avait-il besoin de démonstrations insolites alors qu’il était le meilleur orateurs du moment, d’une culture historique inouïe permettant toutes les manipulations, également pourvu de ce zeste de mauvaise foi nécessaire à toute entreprise politique de quelque dimension ?

Tel fut Jean-Marie Le Pen et en plus parce qu’il était breton : une tête de pioche.

Il fut étudiant, Président de la corporation du droit de l’Université de Paris, il le restera longtemps ne méprisant pas le canular familier de la basoche.

Il fut officier parachutiste engagé, il pensa comme beaucoup que l’Algérie devait rester française mais il ne tomba jamais dans le piège de l’OAS. Verbalement révolté, réellement légaliste pourvu que ça ne se sache pas trop !

Quoi qu’il en soit, dès l’origine, le Front national n’exista que par lui et c’est aussi grâce à lui qu’il garda son pouvoir de séduction populaire.

Mais il était de ces hommes qui s’approchent volontiers du pouvoir en se créant eux-mêmes une fonction d’où ils ne peuvent le saisir. Jean-Marie Le Pen le fit.

Il exerça vis à vis du peuple et comme autrefois à Rome une fonction tribunicienne qui ne suppose pas une culture de gouvernement. C’est toute la différence avec sa fille qui recherche cette culture en priorité.

Certes, comme le fut hier le Général Boulanger, il a jeté des filets un peu partout à droite, à gauche et ailleurs encore, et ceux qui n’ont plus de bercail peuvent avec lui exister ou renaître.

On vient de mille façons militer au Front national.

Dans les incomparables chroniques que Frédéric Dard consacra au commissaire San Antonio, il fait dire à une concierge de Paris qu’importunent de leurs questions deux inspecteurs de la police judiciaire : “Maintenant ça suffit, si on continue de m’emmerder : je vote le Pen !”. Voilà !

Cent trente ans séparent le Boulangisme et le Front national. L’un et l’autre ont tenté de rassembler à droite mais aussi à gauche les déçus, les égarés, les déserteurs de tous les camps, ceux qui en savaient trop, ceux qui ne savaient rien et ceux qui en avaient assez vu.

Ils venaient d’ici, d’ailleurs et de nulle part, s’y ajoutaient les porteurs d’espérances confuses, d’avenirs salutaires et de rédemptions salubres.

Que pouvait-on faire de ces hommes et de ces volontés échoués sur les grèves de l’histoire sinon une synthèse révélatrice d’un principe actif capable de faire avancer la Nation vers son destin ?

C’était l’ambition mais il fallait aussi que ce soit le moment pour ces armées composites et toujours menacées de fractionnements.

Mais il faut répondre à la question posée : le Boulangisme et le Front national, identités et différences.

En ce qui concerne les personnes, Jean-Marie Le Pen n’est pas le Général Boulanger, il ne connaîtra pas son destin tragique mais il deviendra le temps aidant un personnage romanesque de l’histoire nationale.

Quant aux deux mouvements, ils différent sur un point essentiel ; il manquera au Front national et il n’y est pour rien cet axe de ferveur et d’illumination qui fut celui du Boulangisme : la revanche sur l’Allemagne, le retour des provinces perdues, seize ans après Sedan et vingt-huit ans avant 1914, c’était encore trop tôt !

Mais quoi qu’il en soit, les irruptions du Général Boulanger et de Jean-Marie Le Pen dans la vie politique nationale garderont l’une comme l’autre un caratère inédit conforté par un éclat quasi-théâtral.

Jacques Limouzy