Du haut de l’Acropole

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Lors de sa visite en Grèce jeudi dernier, le Président de la République a prononcé un discours sur la « refondation démocratique de l’Europe ». Il s’est appuyé sur le double symbole de l’Acropole et de la crise grecque dans une allocution qu’il voulait lyrique et dont il a soigné la dramaturgie, sur un haut-lieu de la démocratie athénienne : « Je n’ai pas choisi la Grèce par hasard pour une première visite d’Etat ». Il aurait pu se rendre à la Vouli, le Parlement grec, comme le font traditionnellement les officiels. Il a préféré la colline de la Pnyx, en quelque sorte le lieu de la naissance de la démocratie, où l’Assemblée du peuple, jadis, se réunissait pour délibérer.

Macron y arrive à son tour pour évoquer l’Europe, « pour retrouver le sel de ce qui a été inventé à l’endroit même où nous nous trouvons », la démocratie. Mais nous savons que l’idéal démocratique porté par le projet européen s’est fracassé contre le mur de certains intérêts qu’Emmanuel Macron connaît de près : l’Union européenne ne serait qu’un organisme de mutualisation commode du lobbying des grands intérêts capitalistes.

Au-delà de l’opération de communication, l’on saisit, bien sûr, la symbolique du lieu. Emmanuel Macron érige même en système la fréquentation des sites prestigieux. Après le Louvre, Versailles et l’Acropole, le prochain événement marquant du règne jupitérien le verra-t-il sur la Grande muraille de Chine (encore que Ségolène y jouit de l’antériorité, avec « fortitude ») ?

Cette fois, pas de discours en anglais comme il les affectionne. Quelques balbutiements en grec moderne pour commencer, cette « captatio benevolentiae » qu’affectionnait de Gaulle, avec son célèbre « la mano en la mano », puis la langue de Molière, celle qui s’est le plus nourrie de grec, selon la boutade lancée en 2013 à l’Olympia de Paris par la chanteuse grecque Angélique Ionatos : « Si chaque Français versait un centime de taxe à chaque mot d’origine grecque qu’il prononce, la dette serait remboursée »!

Devant l’Acropole, dans la posture du refondateur de l’Europe, Macron a réaffirmé son intention de proposer « une feuille de route » aux partenaires de l’Union européenne autour d’une dizaine de grands thèmes, et de lancer des « Conventions démocratiques » chez chacun d’eux. Le chef conduit la France à la baguette, et pourquoi pas l’Europe ? Les dernières turbulences enregistrées avec ceux dont il dit qu’ils n’ont qu’ « une lecture émolliente et partielle de l’UE », comme le chef du gouvernement polonais Beata Szydlo, montrent que ce ne sera pas facile! Pensée complexe, difficile à saisir pour le moment. Macron, qui a de sérieux penchants autoritaristes, quand il parle de démocratie dans ce cadre, pense « en même temps » à la technocratie financière dont il est issu.

Passant de l’Europe à la France avec ses problèmes internes, le Président s’est aussi rendu devant la communauté française d’Athènes. Là, les mots, comme disent nos amis suisses, ressemblent souvent aux abeilles : d’un côté le miel, et de l’autre, le venin. Face à la chaleur de l’accueil, notre Jupiter a répété une fois de plus que les Français ne sont pas réformables, et qu’il ne se laisserait pas arrêter par les fainéants, les extrêmes et les cyniques. Qu’il vise les politiques, la CGT ou d’autres importe peu, il cache de moins en moins son mépris pour la plèbe. Ses déclarations aux Français, aux gens du Nord alcooliques, aux ouvrières illettrées, aux gens qui ne sont rien et aux fainéants à qui il conseille de travailler pour se payer un costume deviennent insupportables. Pourrait-il retenir la leçon galvaudée par François Hollande : « Un Président ne devrait pas dire ça »?

Le seul Français à avoir pris la parole devant l’Acropole était André Malraux, le jour de l’inauguration de l’illumination du monument en 1959. La comparaison est sans doute sévère. Sur fond d’Acropole illuminée, Emmanuel Macron, s’adressant à la jeunesse d’Europe, a dévoilé son projet de « refondation » : « Je vous demande, vous, jeunesse d’Europe, d’avoir cette ambition extrême, peut-être un peu folle. Ce que nous espérons est entre vos mains. » Malraux a une autre fulgurance : « Et puisse le monde ne pas oublier, au-dessous des Panathénées, le grave cortège des morts de jadis et d’hier qui monte dans la nuit sa garde solennelle et élève vers nous son silencieux message, uni, pour la première fois, à la plus belle incantation de l’Orient : Et si cette nuit est une nuit du destin, Bénédiction sur elle, jusqu’à l’apparition de l’Aurore ».

Quant au souffle épique, quelle différence de pointure !

Pierre NESPOULOUS