« El Pibe de Oro » ne brille plus

Au décès de la légende argentine Diego Armando Maradona, la semaine dernière, la nouvelle a parcouru la planète à la vitesse de la fibre. Et le monde s’est enflammé. Prendre un peu de recul sur l’émotionnel omniprésent manque beaucoup aux médias actuels. Personnalité incontournable du football mondial, il a connu un destin hors du commun, où comédie et tragédie se mêlent, à la poursuite d’un simple ballon. Aussitôt certains s’empressent de poser la question : « le meilleur de tous les temps » ? L’histoire du football n’est pas avare de très grands joueurs. Dans ce domaine, les comparaisons sont difficiles compte tenu de la différence de générations et de l’évolution du jeu, les thuriféraires de tous ordres mettant en balance Pelé, Cruyff, Maradona, Platini et quelques autres. La manière dont la disparition de Maradona a été célébrée en Argentine et à Naples, lieux de ses exploits, relève du délire.

Nul n’a oublié de rappeler la rencontre Angleterre-Argentine lors de la Coupe du Monde au Mexique, le 22 juin 1986. C’était un match très particulier, après la guerre des Malouines qui venait de voir l’humiliation de l’Argentine par l’Angleterre, dans un contexte de grande tension entre les deux équipes. Diego Maradona y fut à lui seul ou presque l’artisan de la revanche symbolique de l’Argentine, en y inscrivant devant 115 000 spectateurs un but resté dans les mémoires, un des plus beaux de l’Histoire, dribblant plus de la moitié de l’équipe adverse en partant de son camp. Mais ce but venait après un autre, grotesque, inscrit de la main, que toute la planète a vu, sauf l’arbitre. Le gardien anglais Schilton s’en emporte encore en 2020, dans les colonnes du Daily Mail, même s’il se déclare attristé d’« apprendre son décès à un si jeune âge ». « Ce que je n’aime pas, c’est qu’il ne se soit jamais excusé. A la place, il a utilisé son expression « main de Dieu ». Ce n’était pas juste »…

Une vie de roman. A l’antipode de tant d’autres champions, transparents et froids, Maradona était un phénomène d’époque, une manifestation de notre ère, aux prises avec la vie facile, la drogue… Il devint le représentant des petits qui gagnent face aux grands, qui transgressent pour mieux inverser les inégalités, lui qui, selon son ami Marcico « a eu une vie très compliquée du fait de ses addictions ».

Chez nous, en Occitanie, il est un autre souvenir qu’évoque le personnage. C’était la même année qu’il venait de survoler le Mondial mexicain. Le 1er octobre 1986, « El pibe de oro » affrontait à Toulouse l’équipe locale avec une équipe de Naples déjà victorieuse au match aller 1-0, en Coupe d’Europe. J’y étais. A priori, une simple formalité face à un TFC sans référence européenne, les certitudes des italiens confinant à l’arrogance. Or un but de Yannick Stopyra remit les équipes à égalité dans un match de folie où le modeste Benoît Tihy, joueur de devoir, attaché au marquage individuel direct, se muant en héros d’un soir, éteignit l’astre argentin. Au point que, la décision ne pouvant venir que des tirs au but, chose incroyable, Maradona rata l’exercice, donnant ainsi la victoire aux Toulousains. « Marqué à la culotte » selon l’expression consacrée, il aurait pu dégoupiller au cours du match, alors que, selon Benoît Tihy, « il s’est comporté en seigneur. Il n’a pas eu un mauvais geste, pas une mauvaise parole. Juste avant la séance de tirs au but, il a même fait vingt-cinq mètres pour venir me féliciter et me serrer la main ». Ne serait-ce pas là l’attitude d’un enfant issu du peuple, à la destinée romantique, faite d’excès, en marge de la camorra, qui reste très attaché à ses origines ?

A-t-il jamais été adulte ? C’est sans doute parce que sa part d’être immature, influençable, apparaît si sincère qu’elle en est devenue légendaire, parce que l’on aime les icônes, mais l’on aime aussi les rebelles. Il était les deux et fut exclu en 1994 de la Coupe du Monde pour dopage. Ce fut l’un des sportifs les plus charismatiques et les plus controversés de l’Histoire… et certes pas un exemple de vie pour les jeunes.

Légende du football, l’on a vu, trente ans après son départ d’Italie, Naples déployer son effigie dans des manifestations hystériques, comme en Argentine où fut organisée une veillée funèbre au Palais présidentiel. Le monde entier, confirmant l’universalité d’un sport comptant plus de pays adhérents à la FIFA qu’à l’ONU, a porté le deuil ces jours derniers. Jusqu’à Emmanuel Macron, généralement adepte de Twitter mais ne dédaignant pas l’hyperbole, qui s’est fendu d’une dissertation de deux pages : « La main de Dieu avait déposé un génie du football sur terre. Elle vient de nous le reprendre, d’un dribble imprévu qui a trompé toutes nos défenses…Danseur en crampons, pas vraiment athlète, plutôt artiste, il incarnait la magie du jeu » (sic). Mais même avec moins d’emphase, notre Président n’aurait-il pas pu consacrer quelques lignes à deux autres grands sportifs, disparus en même temps que Diego Maradona, Jacques Secrétin et Christophe Dominici ? Ils étaient français, eux.

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