Éloge de la transmission

Lors des obsèques de Jacques Limouzy, Richard Amalvy a prononcé un « éloge de la transmission » pour saluer l’action de l’ancien ministre et ancien député-maire de Castres, par ailleurs celui qui l’a formé aux Affaires publiques. Voici son texte.

Monsieur,

Depuis quelques jours notre conversation s’est interrompue. Elle aura duré 35 ans. Aujourd’hui, à défaut de discuter avec vous, je parle seul devant ce cercueil qui a emporté votre visage.

L’avant dernière mission que vous m’avez confiée est en train de se dérouler. Elle est la plus difficile, puisqu’elle consiste à vous dire : « au-revoir ». Mais si nous croyons en l’espérance que promet la foi qui nous réunit dans cette cathédrale, nous nous reverrons.

En contemplant votre parcours alors que vous partez, j’ai envie de faire l’éloge de la transmission, pour mesurer ce qu’il reste de vous, physiquement et moralement.

Dans vos mémoires, vous écrivez « La paroisse de la Platé était ma jeunesse », et vous vous y affirmez comme « catholique et français ».

  Dans cette paroisse, dont le carillon a sonné tout à l’heure pour saluer votre arrivée, des prêtres vous ont formé à la doctrine sociale de l’Église. Vous n’aviez alors aucune préscience de ce que serait votre vie, et le Pape Pie XI venait de définir la politique comme étant « la forme la plus élevée de la charité ».

Si elle est cette forme la plus élevée de la charité, qu’est-ce que la politique fait faire ?

Pour répondre à cette question à partir de votre expérience, nous devons revenir à l’homme de lettre qui précède l’homme politique, lequel nourrit à nouveau l’homme de lettre. Car pour écrire, ce dernier doit avoir pensé, et chez vous, avant d’être agissante, la politique doit aussi être réfléchie.

Pour vos 90 ans, je citais Jean Mistler dont vous avez très justement exposé la vision européenne et danubienne, à Sorèze il y a longtemps. Mistler a écrit que :

« La politique est l’ensemble des procédés par lesquels des hommes sans prévoyance mènent des hommes sans mémoire ».

Votre parcours politique dément totalement cette affirmation car, vous avez été prévoyant en créant des lieux où la mémoire s’enseigne pour se perpétuer, et où l’avenir s’envisage, comme à l’école d’ingénieur, pour façonner ce que vous appelez « progrès ».

Vos choix ont été tournés vers l’innovation, partageant en cela la posture ouverte sur le monde de votre cher ami Pierre Fabre. La volonté de renforcer la société d’économie mixte Intermédiasud est un exemple de la manière dont votre esprit novateur a cherché des sources de progrès. On ne s’étonnera pas que, jeune parlementaire, vous ayez été repéré pour entrer au gouvernement, par l’initiateur de la Nouvelle société, Jacques Chaban-Delmas, qui a compté parmi vos protecteurs.

Je viens d’évoquer cette belle entreprise, Intermédiasud devenue IMS Groupe, dont vous étiez, jusqu’à ces derniers jours le président du conseil de surveillance. À travers elle, vous vous êtes intéressé au numérique qui transporte de l’information pour en faire de la connaissance. Faisant le lien entre mémoire et technologie vous avez justement écrit :

« Comme toute culture prend son essor dans la mémoire, l’informatique est la spéculation qui permet des archivages sans limites, et bientôt sans oubli ».

Comme membre du gouvernement chargé des constructions scolaires, vous avez édifié, en très peu de temps, des centaines de collèges et de lycées dans toute la France. Et bien entendu ici, à Castres, vous êtes à l’origine du campus scolaire et universitaire de La Borde Basse.

J’aime imaginer le nombre en milliers de jeunes gens dont vous a réorienté les parcours sans le savoir, en déjouant les prédestinations et les assignations sociales, par les choix hardis et volontaristes que vous avez faits au service de l’Éducation et de l’Enseignement. En septembre 2019, président du syndicat mixte pour l’Enseignement supérieur, vous inauguriez la maison de Campus, le dernier aménagement que vous avez voulu, pour compléter ce vaste domaine destiné au savoir et à la connaissance. Vous veniez d’avoir 93 ans.

Ce grand ensemble de la Borde Basse pourrait joliment porter votre nom, pour se souvenir de vous.

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Il y a chez vous ce lien constant entre mémoire et progrès, et dès lors l’ambition, la volonté et l’action politiques ont une vision qui s’en inspirent. Mais l’ambition, la volonté et l’action politiques ont aussi besoin de convictions.

« Catholique et français » avez-vous écrit.

Dans votre livre sur la Nation française, sujet qui agite la pré-campagne présidentielle, vous partagiez une conviction apaisée sur la France. Je vous cite :

« Il n’y a pas de sujet plus exaltant, que celui qui conduit à parler de la France, car aucune Nation n’a couru autant de risque, n’a surmonté autant d’épreuves dont elle a du renaître sans rien perdre d’elle même depuis les profondeurs de l’adversité ».

Votre pensée politique se traduit par une vision du monde et de la société, classique mais non traditionnelle, insensible aux modes mais progressiste, donc universelle, ce qui a vous permis d’éclairer avec sagesse les débats sur l’identité nationale, l’écologie qui pour vous est une « question de comportement », l’éducation et bien entendu, la vie des institutions.

Inscrite dans l’histoire, votre pensée politique tend vers l’avenir, et se met au service de destins parfois improbables comme le rapprochement entre Castres et Mazamet.

Vous avez toujours préféré le bien commun et l’intérêt général à la querelle partisane, car, dîtes-vous :

« On n’a pas besoin d’être d’accord sur tout et tout le temps pour faire certaines choses ensemble ».

Depuis le Causse, vous avez dompté la tentation du pouvoir solitaire en insufflant une ambition collective. Voici ce que vous disiez, en 2008, avant de quitter la présidence de l’agglomération :

« Tout ce qui a pu se faire depuis que les uns et les autres avons compris que nous ne pouvions pas éternellement rester enfermés dans nos communes, a été le fruit de la volonté des hommes plutôt que de l’analyse toujours ressassée de leurs désaccords ».

 Je reprends à votre compte la manière sublime dont le Général de Gaulle a défini l’homme de caractère dans un chapitre entier de son prémonitoire « Fil de l’épée » :

 « L’homme n’est pas seulement là pour organiser les événements qu’il subit, mais pour prendre la responsabilité d’en créer d’autres qui seront véritablement les siens ».

Entre Castres et Mazamet, votre romantisme politique a fait tomber les frontières mentales, avant d’effondrer les frontières physiques, et les castro-mazamétains sont les bénéficiaires de votre vision de l’aménagement et du développement du territoire, mise en œuvre, notamment, par une politique d’unification foncière.

Je me souviens, un soir dans votre bureau de l’hôtel de Ville, d’un cours informel de développement local. Vous aviez déroulé la carte de la future agglomération, et l’exercice consistait à imaginer l’impact des aménagements routiers sur l’avenir du territoire, donc sur l’avenir des hommes et des femmes qui le peuplent. Ce sont les principes fondamentaux de la géographie humaine et de l’urbanisme.

En septembre 2001, dans un entretien donné au Tarn Libre, vous avez déclaré :

« J’ai perdu trop de temps. Je n’ai pas été assez vite. Je pense sincèrement que j’aurai pu faire plus que je n’ai fait ».

Je tiens à vous rassurer, Monsieur : L’héritage patrimonial et social que vous léguez est hautement perceptible par les pierres que vous avez assemblées et grandement efficace depuis quelques générations, sur les femmes et les hommes dont vous avez transformé le destin.

Le cardinal de Richelieu affirmait que « la politique consiste à rendre possible ce qui est nécessaire ». Par l’exemplarité de votre parcours nous voyons ce que la politique a fait faire à un homme qui déploie depuis des décennies une vision constante et généreuse pour sa région. Alors oui, Pie XI avait raison, la politique peut être une forme ultime de charité.

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Vous avez cultivé, Monsieur, des amitiés politiques qui auraient pu vous faire apparaître comme un réactionnaire conservateur, quand toute votre action démontre que vous êtes un humaniste visionnaire d’une nature œcuménique. Et l’assemblée que nous formons cet après-midi le démontre.

Vous aimez ce terroir et ceux qui l’habitent. Votre glossaire littéraire emploie souvent le mot « fraternel » et vous savez parler d’amour. Votre manière d’entrer en contact avec ceux que vous connaissez, consiste à rappeler leur généalogie, à Castres, à Mazamet comme à la Montagne. Votre rapport à l’histoire touche aussi la vie de ceux que vous avez côtoyés et observés avec beaucoup d’attention, dès votre jeunesse. L’index de vos mémoires en témoignent. Vous citez plus de mille noms.

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Récemment, alors qu’avec Hugues Vial et Christophe Célaries nous travaillions avec vous à l’édition de vos mémoires, me sachant occuper à l’étranger vous me fîtes parvenir ce message :

« Ne perds pas trop de temps avec moi, mais penses-y tout le temps ! ».

 Comme il vaut mieux faire des compliments aux vivants plutôt qu’aux morts, j’utilisai alors cette phrase pour conclure le projet de préface que vous m’avez demandée d’écrire pour présenter vos mémoires, car je voulais que vous sachiez, tout de suite, que vos lecteurs, en refermant ce livre qui paraîtra en mars, seront ravis que vous ayez accompli durant deux années ce travail titanesque d’écriture ; qu’ils ne perdront pas leur temps en vous lisant ; et que s’ils ne savaient pas à quel point leur destin est lié aux décisions que vous avez prises, ils pourront penser à vous de temps en temps à défaut de tout le temps, ce qui reste une façon silencieuse mais sûre de dire « merci ».

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En 1986, j’avais vingt-deux ans, mon apprentissage des Affaires publiques se mettait en place. Ma rencontre avec vous a été déterminante.

« Ne perds pas trop de temps avec moi, mais penses-y tout le temps ! ».

Comme un fils l’avouerait à son père, je n’ai pas, Monsieur, suivi toutes vos prescriptions, mais une chose est sûre : depuis trente-cinq ans, il ne se passe pas une semaine sans que je trouve une raison de me référer à vous.

Comme Montesquieu vous vous êtes méfié des gens trop savants qui ainsi raisonnent de travers. J’ai retenu la leçon. Votre culture classique et éclectique, votre sens de l’écriture, votre manière de capter les signes des temps et votre capacité prospective ont constitué des enseignements majeurs, et je vous en suis infiniment reconnaissant.

Aujourd’hui ma peine est immense. J’ai une pensée affectueuse pour Annie, votre parpaillotte, qui a été exemplaire auprès de vous. Ces dernières années, nous nous retrouvions souvent tous les trois le samedi.

Que ce soit autour d’une table ou au téléphone quand j’étais en voyage pour mon travail, nous poursuivions notre conversation sur des sujets qui nous intéressaient, et qui n’abordaient pas que la politique. Et nous avons aussi beaucoup ri. Célestin Crouzette et Innocent Patouillard ont perdu leur voix. Les sycophantes vont avoir du répit.

Ma dernière mission consiste à éditer ce livre que vous avez terminé, votre « testament » avez-vous dit. Avec Annie, nous avons noté vos dernières instructions : sur son prix qui « ne doit pas dépasser 20 euros » pour rester abordable, et sur la taille des caractères « qui doivent être assez gros pour ceux qui ont des difficultés à lire ».

Monsieur,

Ma peine est immense,

mais mon bonheur reste intact d’avoir marché dans vos pas.

Richard Amalvy