Éloge de la transmission

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A l’occasion de la remise des insignes d’officiers de la Légion d’honneur à Jacques Limouzy

Quand je pense à Jacques Limouzy, la notion qui me vient en tête est celle de transmission. Ceux qui ont écouté la réponse qu’il a donnée à l’allocution du Général Cann, le 7 octobre dernier, ont entendu ses recommandations sur l’action politique et la ligne de conduite qu’il s’est toujours fixée : préférer l’intérêt général à la querelle partisane car « on n’a pas besoin d’être d’accord sur tout et tout le temps pour faire certaines choses ensemble ».

L’héritage politique

Sa vision de la politique, c’est de la tendre vers l’avenir, en la mettant au service de destins improbables, préférant le service du bien commun au pouvoir seul. Pendant que quelques adversaires à la vue courte le dépeignaient comme un autocrate, il dompta les aspects négatifs du pouvoir solitaire par l’ambition collective et la volonté politique qui entraine : « Tout ce qui a pu se faire depuis que les uns et les autres avons compris que nous ne pouvions pas éternellement rester enfermés dans nos communes a été le fruit de la volonté des hommes plutôt que de l’analyse toujours ressassée de leurs désaccords ». S’il n’est pas totalement gaulliste, par ce caractère politique Limouzy est peut-être gaullien : « l’homme n’est pas seulement là pour organiser les événements qu’il subit mais pour prendre la responsabilité d’en créer d’autres qui seront véritablement les siens ». Mais l’ambition et la volonté ne sont rien sans la vision d’avenir. Les castro-mazamétains sont les héritiers de la vision d’aménagement et de développement de l’ancien ministre, traduite par une politique d’unification foncière du territoire de l’agglomération, inspirée sans doute par le souvenir des amitiés forgées au pied de la Montagne noire au moment de l’adolescence. Le romantisme traduit en politique a fait tomber les frontières imaginaires de territoires étroits.

L’héritage collectif et patrimonial

Philippe Deyveaux, ancien maire socialiste de Castres, déjeunait souvent seul au café de l’Europe. J’y déjeunais de temps à autre, en bande, alors que je travaillais comme journaliste à Radio Tarn Sud. En avril 1986, je venais d’être embauché comme assistant parlementaire par Jacques Limouzy, et me voyant seul entrer dans la brasserie, Philippe Deyveaux m’invita à me joindre à lui. Nous parlâmes peu de politique, de culture beaucoup plus. Étonné de me savoir désormais aux côtés de son futur rival, il me fit une remarque, comme pour me décourager : « Jacques Limouzy s’occupe des pierres, moi je m’occupe des hommes ». Je ne voulus pas être désagréable à Philippe Deyveaux que j’aime bien, et je ne répondis pas. L’héritage collectif et patrimonial de Jacques Limouzy est hautement visible par les pierres assemblées et grandement efficace sur les hommes dont il a transformé le destin, les jeunes essentiellement, pour lesquels il n’a eu de cesse de créer des équipements scolaires, universitaires et culturels. Jeune conseiller municipal, je me souviens d’un cours de développement local, le regard du maître surplombant la carte du district qui devint la communauté d’agglomération. L’exercice consistait à imaginer l’impact des aménagements routiers sur l’avenir du territoire, donc sur l’avenir des hommes. Ce sont les principes d’observation de la géographie humaine.

L’héritage intellectuel

Au-delà de cet héritage collectif et patrimonial, il existe un héritage intellectuel, contenu dans ses nombreux écrits, dans les pages de notre journal, La Semaine, dans ses discours et dans ses livres, qui traduit une vision du monde et de la société, classique et non traditionnelle, paradoxalement progressiste mais non sensible aux modes, donc universelle. Cette capacité intellectuelle, alliée à la vision politique, l’a conduit à faire des choix tournés vers l’innovation, partageant en cela la posture ouverte sur le monde de son ami Pierre Fabre. La volonté de renforcer la société d’économie mixte Intermédiasud, dont il est toujours le Président, est un exemple parmi d’autre de la sagacité de cet esprit universel à comprendre où se trouvent les sources de progrès, comme en témoigne l’éditorial qu’il a publié dans nos colonnes la semaine dernière : « les progrès du numérique s’insèrent dans le mouvement général de la connaissance, porté par les sciences contemporaines ».

Jacques Limouzy aime la terre, mais il aime aussi ceux qui l’habitent. Son glossaire littéraire emploie souvent le mot « fraternel » et il sait parler d’amour. Sa meilleure manière d’entrer en contact, c’est de faire votre chronique familiale. Il égraine la généalogie des uns et la description des métiers des autres au hasard des rencontres, en campagne électorale comme dans les rues de Castres. Cet intérêt surprenant pour la vie de ses concitoyens montre que cet homme que l’on a cru distant est timidement resté près de ceux qu’il a côtoyés ou simplement observés. Son rapport à l’histoire commence avec la vie des gens. Mais plus pudique en public que dans ses écrits, il s’épanouit cependant sous les projecteurs des tribunes où l’humour se mêle à l’analyse politique et à la prospective. La pudeur parlons-en. En 1995, nous étions en difficulté  pour conserver la mairie de Castres. Nous espérions de notre tête de liste qu’il fasse plus de publicité autour de son action. Réponse : « Tu ne veux tout de même pas que je fasse l’animateur ? ». Il lui eut certainement paru indécent de se transformer en camelot face à des électeurs qu’il jugeait suffisamment informés pour forger leur décision.

L’objet de mon article fera certainement sourire ceux qui penseront que je ne suis que le thuriféraire de mon ancien patron, mentor dont je n’ai jamais revendiqué la proximité puisqu’on me l’attribue et personnage que je n‘ai jamais appelé « Jacques » puisqu’il ne me l’a jamais autorisé. Je l’appelle « Monsieur », alors qu’il alterne avec moi le tutoiement avunculaire et le vouvoiement professoral. L’héritage auquel je prétends, c’est celui qui par le jeu d’une lente transmission m’a fait accéder à une certaine connaissance bien assimilée, utile à chaque étape de ma carrière. J’ai trouvé en Jacques Limouzy un tuteur qui aide à pousser droit, quand des aspirations diverses s’évertuent à vous amener dans toutes les directions. Il complète la galerie de ceux qui avec mon père, mes grands pères, et quelques grands frères dans le scoutisme, ont sécrété par l’attention, l’exemplarité et le conseil, l’envie de bien faire, celle de servir et d’être utile, d’être intellectuellement honnête, sauf quand la mauvaise foi permet au pamphlétaire d’être spirituel pour susciter le sourire des amis et la réprobation commandée des adversaires. Le seul héritage que je n’évoque pas, c’est l’héritage électoral. Il est le moins transmissible. Fruit d’une relation intime, il ne peut appartenir qu’à la personne qui l’incarne.

Cet éloge de la transmission, c’est l’éloge d’un parcours personnel plus que d’une carrière politique. Comme la politique n’est pas un métier, il fallait une vocation personnelle inscrite dans le temps. Le général Cann a évoqué la faculté étrange de Jacques Limouzy d’échapper à ce temps. Amoureux de l’histoire, le secret de Jacques Limouzy est simple : il en connaît la nature.

Richard Amalvy