Encore lui !

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L’on est tenté de ne pas accorder tellement d’importance à cette affaire Benalla, « tempête dans un verre d’eau » selon Emmanuel Macron. Finalement n’est-elle pas pour ce dernier comme le fameux sparadrap dont le capitaine Haddock n’arrivait pas à  se débarrasser ou comme l’affaire Léonarda pour François Hollande ? Au moment où Alexandre Benalla doit répondre à une invitation à comparaître du président de la Commission d’enquête sénatoriale, Philippe Bas, qu’il qualifie au passage avec mépris de « petit marquis », la panique de l’exécutif et les propos abrupts de Nicole Belloubet, Garde des Sceaux comme de Christophe Castaner, Ministre chargé des relations avec le Parlement, donnent à penser qu’il y a quelque chose de plus grave derrière tout cela.

Pourquoi de telles intimidations ? La ministre de la Justice, que nous avions connue à Toulouse comme l’archétype de l’engagement socialiste tant au Rectorat que dans les bagages du président Malvy, met le Sénat en garde contre le risque d’un « empiètement sur le domaine juridictionnel », car l’on sait bien que « tout ce qui touche à la fonction présidentielle ne saurait faire l’objet d’une enquête ». Et d’invoquer la séparation des pouvoirs, clef de voûte de la Constitution. Christophe Castaner, quant à lui, va jusqu’à prétendre que les sénateurs veulent destituer le Président de la République à cause de Benalla ! Les propos de ce recyclé du PS, opportuniste et arrogant, relèvent du comique troupier. Castaner ose tout, « c’est même à cela qu’on le reconnaît » aurait dit Audiard.

Le président du groupe de LaRM au Sénat, l’ancien ministre socialiste François Patriat, renchérit en voyant dans la Commission d’enquête sénatoriale un « coup pour atteindre l’image du Président ». Et les sénateurs de son groupe la boycotteront. Pourquoi donc les auditions par la Commission parallèle de l’Assemblée Nationale n’avaient-elles pas soulevé les mêmes objections ? Sans doute parce qu’intervient là la politique politicienne : la présidence de cette dernière était alors aux mains de LaREM, avec Yaël Braun-Pivet qui a pu, sur ordre venu d’en haut, la saborder au moment où elle commençait à gêner l’exécutif… Les vacances et Brégançon sont passés par là depuis, mais même Jean-Luc Mélenchon s’inquiète : « Ils ont peur de quelque chose, mais quoi ? Qu’est-ce qu’ils craignent ? ».

Qui donc viole la Séparation des pouvoirs ? Le sénateur Jean-Pierre Sueur, co-rapporteur de la Commission a simplement précisé intervenir « indépendamment de ce qui relève stricto-sensu de la justice ». En appelant le Président Larcher au Sénat pour le mettre en garde, c’est bien Emmanuel Macron, avec cette pratique pour le moins inhabituelle dans le jeu institutionnel, qui commet cette grave entorse. Que la garde rapprochée du Président fasse tout son possible pour empêcher le Sénat de poursuivre l’enquête sur la fonction de M. Benalla dans la République est vraiment révélateur que nous sommes entrés dans une monarchie républicaine de facto. Jusqu’à preuve du contraire, le Sénat n’a jamais empiété hors des droits de contrôle que la Constitution lui donne. Déjà, nous le disions, les pressions avaient fait « exploser » la Commission de l’Assemblée Nationale, qui était, c’est vrai « à la botte ». Pourquoi craindre à ce point l’audition du nervi élyséen ? Le Sénat exerce sa mission de contrôle vis-à-vis de l’exécutif. Point final. Ou alors la télévision, comme TF1 le 27 juillet, aurait le droit d’entendre Alexandre Benalla, et pas la Commission d’enquête du Sénat ?

Quand, sous le général de Gaulle, le Président du Sénat Gaston Monnerville, socialiste, avait parlé devant son Assemblée de « forfaiture » à propos du Président de la République, c’était autrement grave. Mais de Gaulle n’avait pas répliqué, il s’était tu. C’était un homme d’Etat, un chef historique respectueux de la démocratie et des droits constitutionnels. « O tempora, ô mores ! » disait Cicéron se plaignant des mœurs de son temps…

Pierre NESPOULOUS