Encore un couac !

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L’on se souvient du grand show macronien réunissant quelque soixante-dix chefs d’Etat ou de gouvernement autour du Président français le 11 novembre au pied de l’Arc de Triomphe. Emmanuel Macron avait décidé qu’on ne commémorerait pas une grande victoire, mais une grande hécatombe, ne souhaitant pas une cérémonie au caractère trop militaire car « les combattants étaient pour l’essentiel des civils que l’on avait armés ».

Réflexion pour le moins maladroite : ainsi certains auteurs de doctes commentaires, du haut de leur grand savoir, toisent nos ancêtres morts pour défendre le sol de France. Nos pauvres anciens ignoraient qu’il aurait suffi de marches blanches, de fleurs et de bougies pour éloigner le spectre de la guerre ! L’on songe à la réflexion de Marcel Proust il y a cent ans : « Quel que soit le bonheur de cette immense victoire inespérée, on pleure tant de morts qu’une certaine forme de gaieté n’est pas la forme de célébration qu’on préférerait »…

Cette commémoration devant la tombe du civil inconnu que l’on avait armé réunissait donc nombre de hautes personnalités à côté de Macron, Trump, Poutine, Merkel ou… Francis Lalanne. Si la presse s’est longuement appesantie sur le comportement fantasque de Donald Trump, peu d’organes d’information ont mis l’accent sur un véritable « couac » diplomatique : l’affront fait à un pays ami, la Serbie. Veulerie ou scandale ? Tous les dirigeants des pays belligérants en 1914 avaient trouvé leur place à la tribune officielle, sauf un, relégué dans une tribune annexe : Alexsandar Vucic, le Président serbe, qui aurait dû être au premier rang avec Macron, Poutine, Merkel ou Trump. Il subit la double humiliation d’y voir à sa place Hashim Thaçi, président du Kosovo, Belgrade ne reconnaissant pas l’indépendance de cette ancienne province sécessionniste de Serbie comme, d’ailleurs, une bonne partie de la communauté internationale.

L’affront était de taille. D’autant plus insupportable que la Serbie se considérait depuis un siècle comme un vieil allié et ami, le pays auquel la guerre fut déclarée en premier et dont la population lui paya le lourd tribut, les trois quarts de son armée tués ou blessés. Ce petit royaume d’environ quatre millions d’habitants en 1914 mobilisa 750 000 hommes et compta 278 000 morts soit 7 % de sa population. Le Président Vucic reconnaissait « avoir eu la gorge serrée » place Charles de Gaulle : « Vous pouvez imaginer comment je me sentais. Il me semble que je regardais tout le temps le sol et l’écran », confiait-il à des journalistes serbes, « ne croyant pas ce que j’étais en train de voir devant moi, et sachant le sacrifice fait par le peuple serbe pendant la première guerre mondiale ».

C’est en 1930 que fut inauguré à Belgrade un monument en reconnaissance à la France, portant cette inscription : « Nous aimons la France comme elle nous a aimés en 1914-1918 ». Le Conseil municipal de Belgrade avait donné les noms de Poincaré, Clémenceau ou Franchet d’Espérey à ses avenues. Ce dernier qui, comme on le sait, est décédé à Albi en 1942, fut un des huit maréchaux français de la première guerre mondiale, fut à l’époque commandant en chef du corps expéditionnaire français de Salonique et fut élevé à la dignité de voïvode du royaume de Serbie, Croatie et Slovénie trois mois avant d’être nommé maréchal de France. C’est lui qui remit la Légion d’Honneur à la ville de Belgrade, accompagnant la décoration de cette citation : « Belgrade, l’une des premières et plus illustres victimes de la Grande guerre, dont la population, malgré les bombardements et l’occupation ennemie, n’a cessé de faire preuve d’une bravoure sans défaillance,  fut le magnifique symbole de la résistance, puis de la victoire d’une nation héroïque décidée à ne pas périr ».

Une partie de l’explication du scandale qui nous occupe se trouve incontestablement dans l’ignorance et la prétention. Nous sommes, en effet, fort éloignés d’un général de Gaulle ou encore d’un François Mitterrand qui connaissaient l’Histoire et en avaient un sens profond. Ils savaient les liens d’amitié qui existaient entre la France et la Serbie et qui furent scellés sur le front de Thessalonique lors de la Grande guerre. C’était une époque aujourd’hui révolue, où la France avait encore à sa tête de véritables hommes d’Etat. L’ambassade de France à Belgrade a reconnu « une maladresse que la France regrette vivement ». Il n’est pas sûr que les Serbes aient été convaincus. Emmanuel Macron, grand voyageur, est annoncé en Serbie début décembre…

Pierre NESPOULOUS

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