Entrée en sixième

On a tout dit à son sujet, et elle est vilipendée de tous côtés, la réforme du collège proposée par le Ministre de l’Education Nationale, Najat Vallaud-Belkacem. Selon cette dernière, «elle se base sur la réalité du terrain». On n’est pas étonné du nivellement par le bas érigé en doctrine et proposé par une personne qui a reconnu l’autre soir à la télévision ne pas savoir ce qu’est l’hypoténuse. Nos potaches s’ennuient en classe, paraît-il. Alors pourquoi ne pas transformer les profs, ces transmetteurs de savoir, en animateurs socio-culturels ? Beaucoup se plaignent de l’atmosphère pour le moins détestable qui règne dans nombre d’établissements, de la perte de certaines valeurs que constituent l’ordre, le respect de la règle, l’effectivité de la sanction. Il est curieux de constater l’explosion de ce système sous les yeux médusés et craintifs des pompiers pyromanes. La jeunesse fut sévèrement trompée par une génération de vieux rêveurs qui lui ont bradé d’illusoires passeports pour une «modernité» de conte de fées.

Puisqu’il est question du collège, il est courant d’entendre de nos jours qu’un certain nombre d’enfants entrant en sixième ne sait pas lire correctement. Je suis tombé récemment sur un vieil ouvrage de Jean Larrasquet, datant de 1944, destiné aux élèves qui vont entrer en sixième. Il est intitulé : «Vers le rajeunissement des études dans l’enseignement secondaire ». J’ai bien peur que, de nos jours, nos jeunes potaches ne trouvent ces exigences bien ambitieuses et nos professeurs trop élitistes.

«A l’entrée en sixième, l’élève doit être rompu à l’analyse : s’il ne peut analyser instantanément tous les mots, tous les verbes, toutes les propositions de dix phrases dont il comprend le sens, il n’est pas en état de suivre utilement la sixième, il est «noyé» dès le premier jour.

Car il entendra, sans rien y comprendre, parler de sujet, épithète, attribut, apposition, complément de nom, d’attribution, complément direct, de cause, d’agent, de but, de manière, de temps, de propositions indépendantes, principales, subordonnées, de verbe transitif, passif , pronominal, réfléchi, défectif, impersonnel. L’élève entrant en sixième doit avoir la connaissance parfaite de ces notions. Le professeur ne doit pas s’attarder à les expliquer, il doit les supposer connues et les élèves doivent être rompus à les reconnaître et à les analyser dans une phrase : l’élève qui n’en a pas la connaissance imperturbable est condamné, dès le premier jour, à ne rien comprendre et donc à ne rien apprendre. Les parents qui insistent pour l’admission en sixième malgré cette ignorance doivent, dès le premier jour, quitter tout espoir dans le succès de leur enfant.

Avant d’entrer en sixième, il est indispensable que l’enfant ait la connaissance de la conjugaison parfaite de tous les verbes réguliers, par groupes et par sortes de verbes : les auxiliaires être et avoir, les transitifs actifs aimer, finir, recevoir, prendre, entendre, les transitifs passifs, être aimé, être fini, être reçu, être pris, être entendu, les intransitifs conjugués avec avoir, tels que courir, les intransitifs avec être, tels que partir, venir, les pronominaux réfléchis, tels que se blesser, les pronominaux non réfléchis, tels que s’envoler, les impersonnels tels qu’il faut, il convient, les défectifs tels qu’il agit»…

Jean Larrasquet se bornait dans cet extrait à parler de la grammaire ; plus loin, il parlait aussi des notions indispensables pour l’entrée en sixième en calcul, en géométrie (oui, le cercle, l’angle droit et… l’hypoténuse !) Mais nous n’en sommes hélas pas au bout de nos peines. La présentation des disciplines et des savoirs par nos cuistres de la pédagogabegie donne lieu à la création d’une langue étrange s’ajoutant aux stupidités accumulées dans notre système éducatif. Najat Vallaud Belkacem nous dit que «les enseignants, comme tous les professionnels, utilisent un vocabulaire expert». Sauf que cela ne fait pas «expert» du tout de dire que faire de la natation dans une piscine, c’est «traverser l’eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête dans un milieu aquatique profond standardisé !» Ah, ce jargon ! Depuis plus de quarante ans, les mêmes crétins sévissent. Il y a là une phénoménologie de thématique dissociative ainsi qu’une césure même transcendantale qui crée un corpus de ralentissement factoriel risquant de positionner le formulé dans un syndrome de schéma dialectique s’ouvrant sur un formalisme sectoriel exacerbé qui débouche sur une déstructuration d’une essence plus englobante que le comportement de barrage d’une mouvance catégorielle. Oui, plus simplement, je voulais dire que c’est préoccupant !

Pierre Nespoulous