Extrait #1 des mémoires de Jacques Limouzy – De l’Assemblée nationale au gouvernement (juin 1968-juin 1969)

Dès ce matin et jusqu’au 31 décembre, La Semaine vous propose six extraits des mémoires de Jacques Limouzy qui paraîtront, début mars 2022, chez Privat. Dans ce premier extrait, Jacques Limouzy raconte son arrivée dans le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas, en 1969. Introduction par Richard Amalvy.

Chères lectrices et lecteurs,

Ces deux dernières années, la principale activité de Jacques Limouzy fut de rédiger ses mémoires, sa quatorzième publication. Quand il les remit aux Éditions Privat, le 24 septembre dernier, il venait d’entrer dans sa 96ème année. Intitulé « Qu’ai-je à dire après un si long parcours ? », le livre sera publié au début du mois de mars 2O22.

Vous y retrouverez cette tonalité méridionale et joyeuse qui fait que chez lui tout récit devient épique. S’il est beaucoup question d’histoire, comme toujours dans ses écrits, il aborde également la géographie, la littérature, les arts, le droit, les sciences politiques, l’administration publique, l’aménagement du territoire, l’urbanisme, les questions d’éducation, le numérique et l’intelligence artificielle.

Nous découvrons ses métiers, ses fonctions et leurs arcanes : avocat, receveur de l’enregistrement, administrateur civil, sous-préfet, député, secrétaire d’État, conseiller général, maire, président d’une communauté d’agglomération et de syndicats mixtes, président de société. Nous traversons la Vème République depuis ses débuts en 1958.

 Avec une capacité flamboyante à mélanger la profondeur de la pensée, l’érudition, l’anecdote et l’humour, Jacques Limouzy ajoute une part d’intimité que jusque-là il n’avait réservée qu’à ses proches.

 En attendant cette parution, et parce qu’il est important de garder un lien, par l’écrit, avec celui qui fut notre fondateur et notre directeur politique, nous vous proposons dès ce matin et jusqu’au 31 décembre, de découvrir six extraits de ce livre.

 Le premier extrait situe l’action en 1969 : Jacques Limouzy a été élu député du Tarn deux ans auparavant et il apprend qu’il entre au gouvernement.

 Bonne lecture.

 Richard Amalvy

Chapitre 12 – De l’Assemblée nationale au Gouvernement (juin 1968 – juin 1969)

Extrait du livre « Qu’ai-je à dire après un si long parcours ? » par Jacques Limouzy

Les élections de juin 1968 paraissaient gagnées d’avance. Il n’empêche que je devais changer de suppléant. Le Dr Parodi me fit savoir qu’il ne souhaitait pas continuer avec moi car il ne voulait en aucun cas être député. « Mais je ne compte pas mourir ! », lui dis-je.

« Non, mais comme vous pourriez rentrer au Gouvernement, je ne souhaite pas aller vous remplacer à l’Assemblée nationale où déjà ma famille est bien représentée avec Pasquini, mon frère, et également mon beau-frère », me répondit-il.

Je proposai alors cette position à Louis Donnadieu, du Bout-du-Pont-de-l’Arn, qui n’était pas vétérinaire mais médecin. Je le connaissais, et mes amis Delestrade, Borde et bien d’autres me le recommandaient. Il accepta de d’être mon suppléant de 1969 en 1981, c’est-à-dire pendant douze ans. Il sera député durant dix ans.

Aux élections, les mêmes visages de candidats parurent. Cependant, un certain Viviès, distributeur de prospectus, fit quelques voix ce qui nous empêchait de passer au premier tour.

En effet, Louis Brives, resté candidat, fut distancé de dix-mille voix à la place des mille cinq-cents voix de l’année précédente. Ce fut donc avec plus de 49 % des votants que nous entreprîmes le second tour sur lequel je n’insisterai pas.

Le général de Gaulle changea de Premier ministre. Ce fut Maurice Couve de Murville. La Commission des Lois perdit son président, le professeur Capitan, qui devint Garde des Sceaux. Le précédent, le professeur Jean Foyer, fut le nouveau président de la Commission des Lois. Le Gouvernement déposa un projet de loi d’amnistie générale sur les événements d’Algérie. J’allais devenir le rapporteur de ce texte. Probablement à la demande du Garde des Sceaux qui avait pu déplorer que j’en vote le principe lors de la législature précédente. Je compris naturellement que c’était le général qui avait changé d’idée et que donc cette proposition venait, sinon de son initiative, du moins de sa tolérance.

Le rapport que je présentai à l’Assemblée nationale au nom de la Commission des Lois était simple politiquement à produire puisque je n’avais pas rencontré d’opposition, mais de simples remontrances pour un texte qui aurait pu venir plus tôt. J’eus donc seulement à écouter un certain nombre de cavaliers (les cavaliers sont des amendements qui n’ont rien avoir avec le texte) qui souhaitaient annuler celui-ci ou celui-là pour d’autres motifs.

La vie politique se résuma bientôt dans la proposition d’un référendum que souhaitait le général de Gaulle sur la régionalisation et la réforme du Sénat.

La manière dont fut introduit ce référendum avait été constitutionnellement contestée par des constitutionnalistes de tous bords qui accusaient le général de violer la Constitution. Le doyen Vedel, venant de la faculté de droit de Paris, ne se sortait pas de la contestation qu’il entretenait avec Maurice Duverger, son alter ego.

Vedel que j’avais eu comme professeur à Toulouse, finira par déclarer que si la Constitution devait être violée, elle préfèrerait certainement l’être par le Général de Gaulle.

J’entrepris donc de soutenir ce projet comme mon groupe le demandait. Je fis quelques interventions à l’Assemblée nationale et donnai même une conférence à Castres avec Yves Guéna, ministre des PTT.

Georges Pompidou, quoique député du Cantal, fit beaucoup pour l’adoption et même beaucoup mieux que le Premier ministre.

On comprendra plus tard que c’était sa personne même qui allait provoquer, sans qu’il n’y soit pour rien, l’échec du référendum.

Bien sûr, de Gaulle l’avait mis en réserve de la République ce qui ne signifiait pas un droit de succession puisqu’une certaine froideur s’était installée entre les deux hommes. On ne savait pas trop pourquoi.

En janvier 1969, à Rome me semble-t-il, en réponse à la question d’un journaliste qui lui demanda quel serait son avenir politique, Georges Pompidou répondit : « Je ne sais pas si j’ai un avenir politique, j’aurai si Dieu le veut un destin national ».

Cette déclaration fit son effet. Quelques jours après dans une réunion de mon groupe, je sentis bien que la plupart était ses amis mais que tous n’étaient pas prêts à le suivre et qu’il faisait donc une distinction entre les deux.

Je lui demandais de me dédicacer « L’Anthologie de la poésie française » qu’il avait publiée quelques années auparavant. C’était au début de l’année 1969. Il écrivit sur la première page de ce livre que j’ai toujours : « À Jacques Limouzy en amitié politique, et je l’espère en concordance politique ».

Georges Pompidou allait avoir des difficultés, comme l’affaire Markovic, qui en définitive était tellement mal montée qu’elle ne ternira pas son image. Elle la renforcera pour la suite.

Il était à peu près certain que le référendum était perdu. De Gaulle en était lui-même conscient puisque dans sa dernière allocution, il avait souhaité « bon vent à l’armée de ceux qui me soutiennent. » Le lundi à midi, il cessa d’exercer les pouvoirs de la République.

La Vème République était récente et beaucoup se posaient la question de savoir si elle fonctionnerait sans de Gaulle. La réflexion politique faisait apparaître un successeur légitime qui était celui qui, resté longtemps Premier ministre, avait en main les affaires de l’État.

Le Président du Sénat, Alain Poher, s’était installé à l’Élysée et comme la Constitution le lui imposait, il bénéficiait de tous les pouvoirs de la République et avait le devoir d’organiser les élections présidentielles dans les conditions prévues par la Constitution.

Les communistes toujours aussi puissants allaient présenter Jacques Duclos, les socialistes devaient présenter Gaston Defferre qui ne devait pas aller loin étant donné que le président du Sénat, Alain Poher, figure incontestable du centrisme, allait se laisser tenter par une candidature.

Georges Pompidou avait annoncé son intention et avait groupé autour de lui un certain nombre de personnalités du gaullisme et du mouvement Progrès et Démocratie moderne (PDM). Il les avait réunis avenue de la Tour-Maubourg ; une photo de Paris-Match les avait fixés.

Il y avait là, outre Valéry Giscard d’Estaing, Michel Poniatowski, Bernard Anthonioz, Joseph Mondon, auxquels s’ajoutaient Jacques Duhamel, Aymar Achille-Fould et Jean Poudevigne. J’avais été envoyé par mon groupe parlementaire avec quelques autres.

Bernard Pons et moi avions entouré Georges Pompidou lors de sa réunion à Toulouse. Sur le plan local paraissait irrégulièrement sous le titre de Castres Demain un journal qui entreprit une polémique peut-être excessive avec le rédacteur départemental de la Dépêche, Jean Devoisins, surnommé pour l’occasion « Le voisin de Jean ». La campagne montra une certaine intensité bien qu’il soit difficile de dire du mal de Pompidou à Albi où il avait établi, lorsqu’il était Premier ministre, une centrale thermique destinée au charbon de Carmaux.

Le Président de l’UDR, Jean-Paul Taurines, fut gratifié devant sa maison qui était aussi son cabinet médical, d’une énorme inscription avec des lettres d’un mètre cinquante de haut qui annonçait : « Poher vaincra ! ». Je note que cette inscription resta longtemps malgré le passage des automobiles sur la chaussée. Je découvris un jour, derrière la porte de sa maison, un pinceau et un bidon de peinture blanche qui lui permettait de temps à autre d’entretenir cette inscription dont il connaissait l’auteur.

Le tout se termina par la victoire de Pompidou qui devint le deuxième Président de la Vème République, et comme il est d’usage désormais dans cette République, le Gouvernement était constitué quarante-huit heures plus tard.

Je me trouvais à Paris dans un restaurant, appelé Marius et Janette, avenue Georges V, lorsque quelqu’un vint me dire : « Vous venez d’être cité ». En effet, aux côtés du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas, était désigné comme ministre d’État, ministre des Relations avec le Parlement, numéro deux du Gouvernement, Roger Frey, qui disposait d’un secrétaire d’État : Jacques Limouzy.