Extrait #2 – Jacques Limouzy dans les pas de Raymond Barre

Le 6 avril 1978, Jacques Limouzy revenait au gouvernement. Le Président de la République était Valéry Giscard d’Estaing et le Premier ministre, Raymond Barre. Dans ce deuxième extrait de ses mémoires, il raconte comment payer de son argent pour résoudre un problème d’intendance dans un ministère.

 « Ce qui se passe pour notre monnaie nous montre une fois de plus que la vie est un combat, que le succès coûte l’effort, que le salut exige la victoire ».

C’était de Gaulle à la fin de son parcours, avec cette dramatisation de l’inattendu qu’il confiait encore une fois à la radio, comme depuis tant d’années.

Il s’agissait de la dévaluation. Elle paraissait inévitable, elle était donc nécessaire. Le Gouvernement l’avait préparée et tous l’attendaient pour le lendemain sans oublier les spéculateurs habituels.

Il n’en fut rien. Apparemment, seul le chef de l’État avait dit « non ».

En réalité, on sut plus tard, sans que cela soit certain, qu’il avait consulté un économiste, universitaire et auteur du meilleur cours d’économie politique de cette époque, alors vice-président de la Commission européenne. C’était Raymond Barre.

On devait le retrouver plus tard comme ministre du Commerce extérieur du premier Gouvernement Chirac sous Valéry Giscard d’Estaing et il avait, après la démission du Premier ministre, été appelé à le remplacer.

Durant plus de trois années, j’ai été chargé des relations avec le Parlement dans le Gouvernement de Raymond Barre ; il me disait bien souvent que « la vie politique lui apparaissait comme un microcosme ». Il allait pourtant tomber dans la marmite en devenant député de Lyon en attendant d’en être le maire et de se présenter aux présidentielles en 1988.

La politique est une maîtresse exigeante et qui, en plus, ne cesse d’avoir mauvaise réputation. Pourquoi faut-il qu’elle désespère souvent les meilleurs d’entre nous ? Et Raymond Barre fut de ceux-là.

Heureusement, cette République existe et permet aux écarts, aux excès et aux ambitions excessives de s’exprimer sans qu’elle en soit troublée.

Raymond Barre après un essai de cohabitation avec un membre du Gouvernement finit par laisser à ma disposition la totalité de l’hôtel de Castries où je devais disposer d’un cuisinier et de la très belle salle à manger ornée des douze portraits de duchesses et princesses royales du XVIIème siècle, au nombre desquelles la princesse palatine, la femme la plus laide de l’époque, ce qui pourtant ne s’observait pas, par la grâce de la peinture.

J’avais un cuisinier affecté par l’Armée, qui n’était autre que Marc Galinier, le fils de Noël, restaurateur à Réalmont. Il sera remplacé par Pons, de la Salvetat-sur-Agout, issu comme lui de l’école hôtelière de Mazamet.

Les équipements de l’hôtel étaient très hétéroclites en vaisselle et en couverts. Comme mon intention était de recevoir, je me renseignai sur mes possibilités budgétaires et on me dit que si je voulais reconstituer la vaisselle et les couverts j’en avais pour dix ans.

Comme on n’est jamais là pour aussi longtemps, je décidai d’acheter le nécessaire à mes frais chez un grossiste parisien qui fournissait les hôteliers-restaurateurs.

Le total n’était pas inabordable. En plus, le grossiste fut surpris et voyant que j’allais le payer par chèque ajouta :

  • Mais si c’est pour vous, c’est beaucoup moins cher.
  • Pourquoi ?
  • Parce que, me dit-il, si c’est pour l’État, le paiement dure parfois plus d’un an. Si c’est pour tout de suite, c’est 20 % de moins.

Naturellement, lorsque je quitterai cet hôtel je reprendrai ce que j’avais apporté. Mes prédécesseurs, dont Françoise Giroud, qui avait occupé les lieux avant moi, y avait donné deux ou trois dîners. On louait toute la vaisselle et le traiteur et en moins d’un an les crédits étaient épuisés.

Avec la même allocation, j’allais durer beaucoup plus longtemps et je pus donner deux buffets campagnards pour la presse parlementaire grâce à la charcuterie de Lacaune et au Gaillac de Jean Cros. Je devais recevoir également individuellement quelques parlementaires dont le Gouvernement avait besoin et quelques autres qui ne l’étaient pas comme Jean-Baptise Doumeng ou encore, des personnes envoyées par le Premier ministre.

Je fis un soir un diner avec M. Ono, chef du patronat japonais et président de Shiseido que j’invitai avec Pierre Fabre.

Tous les contacts que me permirent la disposition de cette salle à manger et de ces cuisiniers n’avaient aucun caractère mondain et n’obéissaient qu’à des préoccupations politiques dans l’intérêt du Gouvernement.

Monsieur Barre était un homme comme on n’en fait plus. Il était marqué par ce qu’il avait brillamment pratiqué : l’enseignement universitaire et l’économie politique. Il portait des costumes croisés propres à dissimuler un début d’embonpoint. Soumis au même risque, je me mis à faire comme lui pour les complets croisés.

Il faut dire aussi que la tâche était vaste : outre ses fonctions de Premier ministre, il avait conservé le portefeuille de l’Économie et des Finances, la tutelle du Plan et de l’Aménagement du territoire. Il avait simplement cédé le budget à Maurice Papon.

De telles fonctions débouchaient sur la discussion parlementaire où, parce qu’il était très occupé, Raymond Barre ne pouvait être constamment dans les assemblées. J’allai donc me retrouver à agir et à parler selon ses instructions à l’Assemblée nationale et au Sénat.

Il ne venait jamais aux conférences des présidents hebdomadaires de l’Assemblée et du Sénat. Il me fit généralement une grande confiance dans mon activité devenue extrêmement vaste.

Il y avait dans son Gouvernement des personnalités de premier plan comme Simone Veil, André Bonnet, Jacques Barrot, Alain Peyrefitte et bien d’autres.

La majorité parlementaire était composée de l’UDF et du RPR. Elle n’était pas facile à conduire pour le Premier ministre. Le RPR, sous l’influence de Jacques Chirac, n’arrivait à voter les principales décisions politiques et législatives qu’après bien des discussions.

Ce furent en grande partie ces difficultés qui marquèrent l’histoire de ce Gouvernement.

Jacques Limouzy