Extrait #5 – L’adaptation de l’Homme à ses propres créations

Voici un cinquième extrait des mémoires de Jacques Limouzy. Ce texte se situe à la fin de son ouvrage et ouvre des perspectives que l’auteur appelle « l’avenir de l’intelligence ».

Il ne suffit pas de chercher à connaître d’où vient le monde et ce que fait l’actualité si l’on n’imagine pas ce qu’une société devenue post-industrielle se propose d’accomplir. La qualification de société de l’information est-elle suffisante pour en dessiner le destin probable et l’homme devenu ultra-communicant deviendra-t-il le citoyen ou l’esclave de cette société de réseaux ?

Il faudrait être naïf pour ne pas voir combien l’hyper-communication, ou si l’on veut l’accélération inouïe des échanges, nous soumet à la tyrannie de l’immédiat et de l’instantané.

Il en est ainsi par exemple de la présence constante du portable qui, utilisé sans limite et sans précaution, élimine tout délai, toute durée, indispensable à une saine réflexion, rendant le déroulement de la vie inévitablement plus opérationnel que conceptuel.

Or tout ce qui est opérationnel suppose un objectif dont la maturité n’est pas instantanée et une pratique qui réclame une formation, et il n’y en a plus aucune !

L’accumulation d’informations de densités variables, d’origines diverses, de sources parfois contradictoires portées sans délai à la connaissance d’un sujet, imposant à sa réflexion un exercice redoutable d’élimination et de choix d’éléments obscurs, incohérents, suppose qu’un examen véritablement rationnel puisse s’exercer dans des conditions moins brèves. La concentration dans un seul instrument de peu d’épaisseur, d’archivages considérables d’actualités diverses, d’iconographies réalisables et stockables, de réceptions et d’émissions de messages de toute nature devrait conduire à considérer que l’Homme n’existera parfaitement que muni de cet instrument, au point que si quelque malveillant venait à l’en priver, il ne saurait pratiquement ni qui il est, ni ce qu’il va faire demain et parfois tout de suite.

Devenu homo numericus, chercheur permanent pendu au bout des réseaux qui lui sont indispensables, amnésique de son antériorité culturelle pour n’avoir pas accompagné ni même dominé ses propres créations alors qu’il en était capable !

Faut-il croire que les nouveaux instruments du monde numérique auraient dans leur accélération dépassé la dimension intellectuelle de l’Homme d’aujourd’hui et faut-il proposer de les détruire comme l’on faisait autrefois de ces idoles dont on découvrait un matin la probable tyrannie ?

Ou bien y-a-t-il un déficit d’intelligence ?

Certainement pas : le problème de l’adaptation de l’Homme à ses propres créations ne serait inquiétant que si l’on en attendait le règlement de la seule évolution naturelle qui ne les suivrait pas.

Il faut chercher ailleurs. Des exemples sont sous nos yeux puisque dans les pays développés en à peine plus d’un siècle, l’espérance de la vie humaine a doublé. Cela signifie que l’Homme renonçant à subir l’évolution a entrepris de la précéder en attendant un jour de la conduire.

Certes il n’est pas question de manipuler l’intelligence, mais comment ne voit-on pas que le nouveau monde numérique est susceptible de la stimuler, de lui offrir non seulement l’appui de calculs surdimensionnés mais aussi de véritables prothèses adjuvantes de la pensée, facilitant la création allant, parce que ce monde numérique peut être une libération, jusqu’à faire craquer hors de ses propres limites, la dimension intellectuelle de l’Homme, celle qui depuis ses origines affronte l’imprévisible et le fantastique d’un inconnu lui aussi sans cesse renouvelé.

C’est pourquoi s’il veut prolonger son destin, l’Homme ne peut qu’être en mouvement.

Jacques Limouzy