Extrait #6 – La naissance de La Semaine de Castres

Alors que La Semaine de Castres parait pour la dernière fois, nous vous offrons cet extrait des mémoires de Jacques Limouzy qui raconte la création de notre journal, à l’issue des élections municipales de 1977.

 Au printemps 1977 nous perdîmes les élections municipales de Castres. Nous ne nous attendions pas à cette défaite, comme nos adversaires ne s’attendaient pas à gagner. À cet échec furent données des explications diverses dont certaines provenaient de cette habitude que gardait le Castrais de rayer sur les bulletins les candidats qui ne leur plaisaient pas.

Cette méthode avait été employée lors des élections précédentes et rencontrait toujours un certain succès. Mais comme elle n’était plus légale, toute rature entraînait la nullité du bulletin. En réalité la véritable explication était tout simplement politique. Le docteur Jean-Pierre Gabarrou, socialiste, Louis Tignères, communiste, Bernard Raynaud, radical de gauche, figuraient ensemble et pour la première fois sur une liste municipale. C’était très exactement la réalisation de l’union de la Gauche qui n’était pas encore réalisée ailleurs.

J’en avais eu le pressentiment en analysant mes propres succès aux législatives de 1973 (52%) et de 1975 (57%).

La progression vers l’unité de la Gauche avait été difficile et avait aidé à mon succès. La recherche en 1967, en 1968 et en 1973 d’un candidat commun avait fait disparaître le Parti socialiste devant une candidature radicale. En 1975 la querelle fut à son comble. Les socialistes réapparurent mais la campagne fut occupée par des affrontements internes qui allaient pour le parti radical jusqu’à obtenir de La Dépêche de passer sous silence la venue à Castres de François Mitterrand, qui avait pourtant parlé devant plus de cinq mille personnes !

Avant les municipales de 1977, la Gauche avait fait fumer le calumet de la paix entre ces trois formations. Elles se retrouvaient réunies alors que divisées contre moi elles avaient fait près de 45 %.

Je crois donc que l’échec de 1977 ne tient pas à des histoires de ratures plus ou moins importantes mais à un glissement du corps électoral vers la Gauche qui devait se poursuivre jusqu’à élection de François Mitterrand à la Présidence de la République, en 1981.

Pour la première fois on voyait s’élever aux élections municipales de Castres l’ostracisme du Parti socialiste.

Ce fut immédiatement après cet échec que je ressentis la nécessité de posséder un organe de presse permanent, si modeste soit-il. J’avais constaté en effet que les journaux électoraux étaient au moment des élections d’une rentabilité politique médiocre, mais qu’un organe permanent qui vit toujours et dont on peut adapter les tirages aux périodes électorales a une crédibilité supérieure à des interventions éditoriales isolées. Ce journal devait s’appeler naïvement La Semaine puisqu’il est hebdomadaire. Cette simplicité du titre indique assez la rusticité des moyens, mais elle n’exclut pas la vivacité des propos.

Engagé dans la vie politique locale, colorant d’une plume souvent contestée la vie d’une grosse sous-préfecture, Castres, d’une ville moyenne, Mazamet et d’une montagne miraculeusement préservée des tempêtes sociales, l’hebdomadaire La Semaine sans rougir du pléonasme originel poursuit depuis maintenant quarante-quatre ans un destin tourmenté, marginal et en quelque sorte picaresque.

Les collaborateurs fugitifs ou assidus de cette publication rappellent assez bien ceux des premiers âges de la presse. Sinon très compétents ils sont cependant universels : en effet, jusqu’à sa diffusion en numérique en 2015, le même homme devait savoir tenir une plume, faire un dessin, dresser une maquette, prendre et développer une photographie, dialoguer à l’imprimerie, inscrire un abonnement, porter les journaux au kiosque ou à la poste et solliciter une publicité.

Ce mépris de la division du travail a donné à cet hebdomadaire une condition orgueilleuse et chaotique dont rend compte assez bien le tirage, qui a pu varier au hasard des nécessités de mille huit-cents à quarante mille exemplaires.

La Semaine reprend la tradition d’une certaine presse locale d’autrefois qui, sûre de ses convictions, polémiquait avec passion et donnait aux périodes électorales un éclat presque théâtral.

Cette presse ne se contentait pas de reproduire les déclarations générales ou les communiqués des partis politiques, elle absorbait de la vie nationale ce qui lui semblait propre aux digestions locales. Elle s’efforçait en outre d’écrire en bon français.

Jadis, les grands hebdomadaires publiaient chaque année un almanach et certains le font encore aujourd’hui.

Aussi avons-nous pensé éditer quelques-unes des feuilles les plus notoirement irrespectueuses de La Semaine en demandant à nos adversaires de nous pardonner que le service de la vérité nous contraigne à la pratique d’une salubre ironie excluant toute méchanceté.

Ainsi naquirent Lettres à mon oncle, Le Bélier bleu, L’Ane rouge et dernièrement Le Mesclum.

Parmi ces bonnes feuilles, une correspondance eut la fortune d’être constamment appréciée du lecteur. Il s’agit de celle entretenue entre Innocent Patouillard, contribuable castrais et son oncle de la montagne, Célestin Crouzette.

Innocent Patouillard n’écrivit pas sans risque puisqu’il lui arriva d’être conduit devant les juges de Castres qui le relaxèrent, puis devant la Cour de Toulouse qui déclara que ce qui avait été lié à Castres ne pouvait plus être délié.

Quant à Célestin Crouzette, l’âne qu’il possède avec orgueil semble le conduire à plus de sobriété dans le propos. Au demeurant, cet animal qui écrira peu dans notre ouvrage, se conduit plutôt comme un oracle distributeur de bon sens.

Un journal est fait d’abord pour ceux qui le lisent mais aussi pour ceux qui le font. Après près de deux mille numéros La Semaine, enfant batailleur d’une province éloignée, se dégage mal de paternités abusives.

J’ai personnellement beaucoup appris de cet hebdomadaire dont j’ai provoqué la fondation et dont j’assure la direction politique.

Comme les temps ont changé et que la montée de la Nation vers son destin est à nouveau menacée par les tempêtes, je relève ce qu’écrit dans ce journal à son impatient neveu le sage montagnard Célestin Crouzette : « Vous vivez le meilleur moment : celui du cœur de la nuit où l’on attend la lueur de l’aube. Soyez sûr qu’elle viendra, sans le vouloir vos adversaires y travaillent avec vous ».

En effet, les journaux aussi se font la nuit.

Quarante-quatre ans après, La Semaine est toujours là. Elle est devenue entre-temps numérique et reste connue par le nombre diversifié de ses lecteurs.

Jacques Limouzy