Festival de Cannes

Après une annulation en 2020 en raison de la crise sanitaire, après des mois de confinement et de vie sociale entravée, le Festival de Cannes s’est ouvert le mardi 6 juillet et aura jusqu’au 17 juillet pour voir et juger les 24 films en lice pour la palme d’or dans ce marché qui est le plus important marché du film au monde. Partout en effet recettes brutes de l’exploitation et bénéfices des productions font du cinéma un enjeu de politique économique.

On aurait pu croire que, dans un monde cruellement privé de cinéma et de festivals culturels depuis l’épidémie de Covid 19, Cannes aurait fait une petite pause. Bref, que l’espace de quelques jours le jury aurait mis les harangues politiques de côté pour parler un peu plus – tiens, pourquoi pas – de cinéma. Que nenni ! Le cinéma, comme dans la vraie vie, voit la guerre, la censure, les combats politiques devenir les sujets centraux de plusieurs films projetés lors du festival.

Dès la cérémonie d’ouverture, ces thèmes ont résonné particulièrement fort cette année, dans un festival d’indignation collective, portés par le président du Jury, Spike Lee, premier réalisateur noir à occuper ce poste. « Ce monde est dirigé par des gangsters » a-t-il déclaré d’entrée, dénonçant pêle-mêle la politique de Vladimir Poutine, de Jair Bolsonaro ou Donald Trump qui n’ont « ni morale, ni scrupule : notre devoir est de prendre position contre de tels gangsters ». Et d’évoquer les discriminations raciales et de genre, George Floyd ainsi que les revendications des LGBT géorgiens. D’autres membres du jury lui ont emboîté le pas comme le brésilien Mendonça Filho ou Mélanie Laurent. Pour peu, on croirait presque que ce rendez-vous des artisans du grand écran est une conférence de la Ligue des droits de l’homme ou un Congrès de la France Insoumise.

Il n’y a pourtant rien de nouveau dans cet asservissement de l’art à la politique. Ce n’est évidemment pas la première fois que celle-ci débarque en force sur la Croisette. En dehors de la cacophonie un peu trop délurée menant au boycott en 1968, l’on a vu souvent le milieu culturel entonner en choeur son Ode au Progrès. Cela s’appelait « le réalisme socialiste ». Au lieu des noirs, des trans, des homosexuels, des autochtones, c’était alors au prolétariat laborieux que l’Art devait obligatoirement prêter allégeance. A l’heure d’Instagram et de Netflix, l’allégeance « woke » est devenue un élément incontournable du marketing artistique.

Le terme « woke » (« éveillé » en français) désigne un mouvement idéologique concernant les personnes qui seraient conscientes de l’injustice de l’oppression pesant sur les minorités. Le mot a refait surface à l’époque de la naissance du mouvement Black Lives Matter en 2014, comme slogan pour encourager la vigilance et l’activisme face à la discrimination raciale et à des inégalités sociales telles que les discriminations vis à vis de la communauté LGBT, des femmes, des immigrés et d’autres populations marginalisées. En fait, ce mouvement est financé, accentué et encouragé par les GAFAM parce qu’il fait la promotion du mondialisme et de ses produits dérivés qui l’enrichissent.

« Le Festival de Cannes est un no man’s land apolitique », avait déclaré un jour Jean Cocteau. L’Histoire ne lui a pas donné raison. Tous les conflits du monde ont éclaboussé le Festival et orienté sa sélection. Que peuvent nous faire les clowneries de Cannes ? Quel est le problème alors que nous savons que l’art est politique depuis la nuit des temps ? Pour l’heure, l’art est un élément de connivence extraordinaire pour les forces économiques dominantes utilisant cette importation de luttes sociales étrangères et éphémères dans laquelle des acteurs ont la prétention de faire l’Histoire…

Nous serions pourtant mal venus de bouder ce retour à la vie culturelle. Nul doute que la culture « woke » s ‘éteindra, connaissant le même sort que le maccarthysme des années cinquante et que, malgré ces sempiternels discours militants, nos cinémas auront tellement mieux à offrir. A commencer par des œuvres pétillantes comme celle d’Albert Dupontel « Adieu les cons », comédie dramatique sur l’absurdité de notre société, qui a remporté sept statuettes lors de la cérémonie des Césars 2021. Sinon, extravertis et exhibitionnistes, ça intéresse qui ?

Pierre Nespoulous