François Mitterrand : 25 ans déjà !

Je l’avais combattu. Premier secrétaire du Parti socialiste en campagne, il était même venu à Castres parler deux heures contre moi, place de l’Albinque, alors que j’étais candidat à des élections partielles que j’avais d’ailleurs provoquées et que je devais gagner au premier tour.

Elu Président de la République en 1981, les difficultés s’annoncèrent pour lui dès 1983. Il traversa son premier septennat dans une cohabitation de deux ans avec Jacques Chirac. Lorsqu’il décida d’entreprendre un second mandat, on ne savait pas encore qu’il était malade. Et ce second septennat allait montrer cet art de gouverner pratiqué par François Mitterrand tout au long de son parcours. Cela se passa mieux avec Balladur qu’avec Chirac car Balladur a une tête d’orléaniste.

Malade, le Président s’occupe surtout de l’image qu’il va laisser et qui commence à se dégrader. Il a une fille « de la main gauche » et croit bon de la dissimuler parce qu’il est encore un homme d’autrefois : aujourd’hui cela ne ferait pas tant d’histoires. Aussi, peut-on se poser la question : que fut cet homme ?

Certains étudient son passé, alors que le monde a tellement changé et que la France de sa jeunesse a presque disparu.

Sera-t-il, pour l’Histoire, de droite ou de gauche ? Comme Henri IV devint catholique « Paris vaut bien une messe »), il devint socialiste et le resta.

Mais comme il lui revenait quelquefois qu’il était aussi le Président des autres, il allait à Orléans célébrer Jeanne d’Arc car il avait été touché dans son adolescence par l’aile de Barrès. Il fut aussi impressionné par une manifestation massive pour l’indépendance de l’école et mit fin au projet de loi qui devait instituer un service public unique de l’enseignement.

Aussi, lorsqu’il disparut, polémistes et pamphlétaires devinrent nombreux à ressentir quelque émotion pour un homme ambivalent, auquel à l’issue d’une longue aventure politique le sort avait donné quatorze années d’un pouvoir parfois partagé, mais avec la durée d’un règne de Capétien.

Il fut un homme complexe, biseauté, ambigu et devint la proie souvent justifiée de la critique. Il eut l’adresse de s’en défaire au prix de traversées de désert si profondes qu’il lui arriva quelquefois d’envisager de mettre un terme à une destinée aventureuse.

L’Histoire elle-même hésitera longtemps à définir la véritable nature d’un destin singulier.

Adolescent, issu d’une droite catholique et nationale, il avait dû, même inconsciemment, subir cette vague « barrésienne » qui avait submergé de Gaulle.

Lui en restait-il quelque chose ? Charles Pasqua nous dit qu’il était fondamentalement patriote.

François Mitterrand fut hostile au tripartisme. Il se positionna à l’UDSR, ce qui était le plus sûr moyen d’apparaître dans les gouvernements de la quatrième République. Il fut constamment hostile à de Gaulle, parce qu’il interrompait son parcours. Il avait pour le Général une sorte d’admiration qu’il dissimulait avec excès. Enfin il fut socialiste parce qu’il fallait l’être et attira les communistes jusqu’à en faire des vassaux qu’il finit par étouffer.

Frédéric Dard dans les chroniques de San Antonio put écrire ceci le concernant : « Il décide de me tendre la main et le fait, poussé par ce fond de charité chrétienne, indélébile, qui constitue l’un des attraits du Président (dont il est certain qu’il croit davantage en Dieu qu’en Marx). Il y a je ne sais quoi de pathétique chez cet homme, et qui m’a toujours remué profondément : c’est ce divorce qu’on devine entre ses actes et ses sentiments. Il a donné le feu vert à sa carrière et elle agit habilement, en grande tacticienne : mais il demeure sur son rocher et prie pour la rémission des péchés. Qu’il mette une fausse barbe et coiffe un chapeau tyrolien pour aller défiler en douce avec les tenants de l’École Libre est la preuve de la dualité en question. Personne ne saurait être mieux, et autant que lui, le Président de tous les Français. Car s’il lutte pour les idées des uns, il souffre pour celles des autres, des autres auxquels il appartient viscéralement. »

Lorsqu’il s’en alla, comme de Gaulle, il vécut peu longtemps. Il avait lui aussi confirmé une République qu’il n’avait pas voulue mais qu’il eut à cœur de rendre comme il l’avait reçue.

Car il était le Président d’une République que l’on disait issue d’un coup d’Etat : le 13 mai 1958.

Lorsque les journalistes l’interrogeaient à ce sujet, il déclarait : « Oui, le 13 mai était bien un coup d’Etat, mais un coup d’Etat confirmé par le peuple » et, ajoutait-il, « confirmé par l’Histoire ».

Parfois il lui arrivait de laisser prendre les décisions aux autres en les laissant à la recherche de ce que pouvaient être ses sentiments. C’est ainsi que, dans les instructions qu’il laissa pour ses obsèques, il indiquait : « Une messe est possible ».

Elle fut dite.

Jacques Limouzy