Fratelli tutti 

« Tous frères ! » est le titre de la dernière encyclique du pape François, rendue publique le 4 octobre dernier. Qui pourrait être contre ce désir de fraternité qui est l’un des trois pieds, avec la Liberté et l’Egalité du slogan de notre Nation ? S’il est heureux que le chef de l’Eglise catholique critique le néo-libéralisme, l’individualisme et l’égoïsme qui nous minent, on doit en convenir que cette encyclique est très politique. Bien sûr, il y a des aspirations nobles, des critiques fondées au nom de la charité chrétienne, mais une attaque en règle contre les nations, la légitimité de l’Etat et le droit du peuple à disposer de lui-même est mal venue. Ce qui est surtout gênant dans la posture pontificale, c’est que, de facto, il intervient dans des matières séculières et essaie d’avoir un poids politique. A la lecture, l’on comprend que le Pape ne nous encourage pas à préserver notre culture en même temps que nous respectons celle des autres, mais à accepter la libanisation de notre pays au nom du multiculturalisme. En quoi le fait que Mélenchon soit d’accord avec le Pape est-il une garantie : « Ses mots ressemblent assez aux miens pour que j’en sois ému » ?

Déclarer obsolètes Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin, l’un Père de l’Eglise, l’autres Docteur de l’Eglise et tous deux grands théologiens, il y a là fort peu d’humilité chrétienne, c’est à ne pas y croire ! Tout cela sous les applaudissements d’Al-Azhar, instance inféodée à l’islam théocratique, excusez du peu ! « Je me suis senti particulièrement encouragé par le grand imam Ahmed Al-Tayeb », écrit le Pape François. En partage-t-il toutes les convictions, celles d’un homme qui cautionne que sa religion et les Etats qu’elle inspire condamnent à mort ceux qui voudraient devenir chrétiens ? De telles prises de position sont unilatérales, donc suicidaires. Benoît XVI a été poussé vers la sortie parce que ses prises de position allaient contre le relativisme des droits de l’homme. Mieux, il avait même parlé de la morale. Est-ce insupportable ?

Sur ces entrefaites, une dernière déclaration du Pape François se disant favorable aux unions civiles entre homosexuels met mal à l’aise de nombreux catholiques. Que le Pape énonce que les personnes homosexuelles ont le droit d’être dans une famille relève de l’évidence : ce sont des personnes et ont droit au respect inconditionnel dû à toute personne humaine. Mais là où le bât blesse, c’est qu’il s’agit d’unions « civiles », du ressort des autorités du même nom. Une fois encore, la position adoptée par le Pape est en contradiction avec l’enseignement de son prédécesseur. En 2003, sous la plume du cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, préfet de la Congrégation pour la doctrine et la foi, était écrit : « L’Eglise enseigne que le respect envers les personnes homosexuelles ne peut en aucune façon conduire à l’approbation du comportement homosexuel ou à la reconnaissance juridique des unions homosexuelles. Le bien commun exige que les lois reconnaissent, favorisent et protègent l’union matrimoniale comme base de la famille, cellule primordiale de la société. »

Après le Concile Vatican II et ces dernières années, l’on a connu une nette évolution dans les préoccupations des pasteurs. Avec le tremblement prophétique qui le soulevait tout au long de ses ouvrages « Dieu est Dieu, nom de Dieu » et « Ce que je crois », Maurice Clavel dénonçait le comportement de ces clercs qui, le nez sur la lutte des classes, pensaient que la vérité doit se plier aux luttes et que Jésus-Christ est ce Spartacus venu faire un tour dans l’Histoire pour s’incarner dans ce prolétariat. Que le mal terrestre, ses injustices, la souffrance et la violence, la cruauté et le racisme, l’indifférence du monde nous assiègent, et qu’il faille lutter contre, qui ne le réclame ? La société a créé des « praticiens » pour cela, des élus, des syndicats, des bulletins de vote, des journaux… il y a la société civile à parfaire et cette lutte sociale doit être menée. J’ai bien connu ici un remarquable archevêque  qui a fini à la tête d’un des plus importants diocèses de France et qui n’a jamais confondu politique et pastorale, alors qu’à titre personnel et privé il adhérait à un parti politique qui m’était plus que familier puisque j’en étais responsable départemental. « Prendre position comme citoyen, c’est souhaitable, es qualité, c’est plus délicat », me disait-il.

Mais l’on sait aussi que ce n’est pas dans les églises que doit se tenir le discours politique, parce qu’il ne faut pas oublier d’y tenir un autre discours, sur une affaire autrement importante pour l’homme, et dont on voudrait bien en entendre parler ceux qui ont mission de la faire, celle du sens. Le sens de cette route étrange et difficile qui conduit l’homme, à travers heurs et malheurs – du moins le chrétien le croit – vers l’éternité. Parler de la transcendance, des mystères de la foi, du pourquoi et du comment de cette double et effrayante présence qui l’accompagne sur ce chemin. Renier l’abîme et ses mystères pour le psycho-culturel à problèmes, c’est se rendre aux idéologies, autrement dit aux idoles.

Pierre Nespoulous