Gabriel d’Arboussier :
Le dernier Panafricain

Nelson Mandela a été l’homme de son pays et un exemple pour le monde entier, c’est en cela qu’il est célébré.

Par contre s’il a disposé d’une autorité souvent pacificatrice et parfois transactionnelle sur l’ensemble de l’Afrique, il n’a jamais prétendu prendre l’initiative d’un rassemblement pourtant nécessaire de pays qui sont des Etats sans être encore des Nations.

Or, une large partie de l’Afrique issue de la décolonisation française ou belge, c’est-à-dire l’Afrique francophone aurait tant gagné à être irriguée par une pensée et des chefs panafricains qui l’auraient conduite à réussir ce qu’après la décolonisation espagnole l’Amérique latine, elle aussi, n’a pu réaliser.

En effet, celui qui ne fit que labourer la mer ne réussit pas à faire que l’Amérique latine soit un Etat puisque les républiques bolivariennes restèrent divisées à jamais.

C’était un Panaméricain, c’était Simon Bolivar.

Le même destin parait s’annoncer dans ce vaste espace décolonisé par la France en Afrique, faute qu’existe une pensée panafricaine portée par les hommes ayant la capacité de faire l’histoire.

On pu croire un moment que Léopold Senghor ou Félix Houphouet Boigny pourraient nourrir le rêve de fédérer des Nations qui avaient trop facilement épousé les limites tracées par l’ancienne administration coloniale.

En Côte d’Ivoire, au Mali, au Centre Afrique et ailleurs se sont établis des Etats dont la réalité nationale est trop souvent dénaturée par un islamisme devenu combattant ou par des préhistoires tribales renaissantes.

Or ces panafricains ont existé. On peut évoquer l’un d’entre-eux né d’un baron du Lauragais et d’une princesse africaine ; il vécut à Sorèze dès l’âge de dix ans au collège la période la plus essentielle de sa vie : la formation.

Gabriel d’Arboussier se destina à l’Ecole coloniale dont il fut le major de 1938 et commença sa carrière au Sénégal.

Mais dès l’aube de la Seconde Après-guerre, Gabriel d’Arboussier épousa son époque.

Ayant le sens du contact, doté d’exceptionnelles qualités de persuasion, cultivé, esprit vif, pénétrant, voire subtil, orateur remarquable, Gabriel d’Arboussier possédait toutes les qualités pour conduire au sein des grandes évolutions de son temps une destinée d’une diversité et d’une qualité exceptionnelles.

Il fut français, il fut africain, il fut panafricain, il fut enfin une personnalité d’une très haute densité internationale.

Député au Parlement Français (Membre du R.D.A.), Vice-président de l’Assemblée de l’Union Française, Président du Grand conseil de l’AOF, Gabriel d’Arboussier tenta de s’élever, depuis des conceptions régionales qui étaient celles du moment à des notions fédérales.

L’Afrique noire était en gestation, l’Afrique nouvelle allait naître avec la compréhension, l’appui et l’affection de la France.

Mais ce français était panafricain, parce qu’il était né au Soudan, parce que lorsqu’il fut Député français, il représentait, au Palais Bourbon, le Moyen Congo, puis le Gabon, puis la Côte d’Ivoire. Comme Africain, il choisit ensuite d’être Député du Sénégal, puis délégué à l’Assemblée Fédérale du Mali.

Il a donc été, au cours de sa vie, l’élu de cinq Etats d’aujourd’hui et de la France. Après avoir été Ministre de la Justice du Sénégal, il représentait son pays comme Ambassadeur à Paris et à Bonn.

Parlementaire, ministre, diplomate, enseignant, Gabriel d’Arboussier fut une très haute personnalité internationale.

Secrétaire général adjoint de l’ONU, puis Directeur général de l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche, avocat brillant et écouté de la cause du tiers-monde, Gabriel d’Arboussier se souvenait que, dans sa jeunesse politique à Paris, il avait été le Vice-président du Conseil mondial de la Paix.

D’ailleurs, le Pape Paul VI devait le nommer Consulteur de la Commission Pontificale « Justice et Paix ».

Plus tard à Genève, la ville internationale par excellence, il partageait son temps entre des contacts étroits avec les Présidents Senghor et Houphouet Boigny, la rédaction de ses mémoires et l’animation d’un institut d’Hématologie pour les Etats du tiers-monde.

Carrière cosmopolite, dira le journal “Le Monde” qui contraste avec le régionalisme de beaucoup de dirigeants africains.

Gabriel d’Arboussier disparut alors que l’Afrique se cherchait toujours et comment ne se serait-elle pas cherché alors que l’Europe avait des difficultés à se trouver ? Il y a, ou il peut y avoir, entre l’Europe et l’Afrique une solidarité de destin et la décolonisation ne doit pas signifier la rupture, alors que nous avons tant besoin de l’Afrique, que l’Afrique a tant besoin de l’Europe, dans la complémentarité, l’organisation et la paix.

Gabriel d’Arboussier n’a-t-il pas donné l’inévitable image de cette recherche, lui qui appartenait, par le sang, à deux continents et par une grâce du comportement et de la volonté à tous les peuples ?

A côté de ses gloires, l’Ecole de Sorèze eut, au cours des âges, à subir d’insignes difficultés. Elle les surmonta toujours puisqu’elle survécut même à de totales destructions.

Le sort que nous lui connaissons aujourd’hui n’est pas simple et doit tout à la volonté de survivre.

Que la grâce de l’esprit rayonne sur cette vielle maison qui a donné tant de petits garçons puis d’adolescents à la France, à l’Europe, à l’Afrique et à tant d’autres lieux du monde.

Bien qu’après que Pépin d’Aquitaine eût fondé sur ce lieu le premier couvent, le monastère prit le nom de Notre-Dame de la Paix. Gabriel d’Arboussier eût aimé le nom, lui qui fut un ardent militant de la paix, vocation qui n’était pas la moindre au sein des autres faces émouvantes et multiples de son destin.

Jacques Limouzy