Haro sur la crèche sans âne de Noël ! L’affaire du “nobis nominavit”

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Que voulait exactement Emile Combes ?

Que voulait exactement Emile Combes puisque l’on reparle aujourd’hui de lui ? Que voulait-il exactement dans le bras de fer qui l’opposa à l’Eglise de France et surtout au Vatican ?

Au risque de surprendre, il faut dire que le Président du Conseil avant d’en venir à la notion de “séparation” eut pour objectif d’assurer la prééminence du pouvoir civil sur l’Eglise, en faisant que seule la République puisse désormais nommer les évêques.

Cette prétention du Président du Conseil s’organisa en un moment où l’autorisation d’enseigner fut retirée aux congrégations et où le Pape tenta de faire le chemin inverse en donnant un caractère prioritaire à sa propre nomination des évêques et en faisant par conséquent de ce qui n’était qu’une approbation, une véritable décision.

Les deux positions, celle du Président du Conseil et celle du Vatican, faisaient l’une et l’autre bon marché du texte du concordat signé entre le Premier Consul et le Cardinal Consalvi en 1801.

Dans ce texte, le Premier Consul nommait les évêques mais laissait comme dans le Concordat de 1516 l’institution canonique au Pape.

L’exemple le plus éclairant de ce malentendu peut être trouvé dans les visites que M. l’Abbé Birot, Vicaire Général de Mg Mignot, Archevêque d’Albi, fut conduit à faire à M. Dumay, Directeur des Cultes au Ministère de l’Intérieur alors dirigé par le Président du Conseil, M. Emile Combes.

Le 22 octobre 1903, l’Abbé Birot se rendit à Paris pour y négocier au Ministère de l’Intérieur la réhabilitation du Séminaire de Castres dévasté par un incendie.

  1. Dumay, Directeur des Cultes, s’ouvrit à lui des difficultés qui s’élevaient entre le Gouvernement français et la Curie romaine.

Depuis 1802, raisonna-t-il, le Gouvernement français avait le privilège de nommer les évêques et Rome celui de leur donner l’institution canonique. Mais voilà une vingtaine d’années que le Pape, dans la bulle qu’il adresse à l’élu, a pris la fâcheuse habitude d’écrire: “Le Gouvernement vous a désigné, à nous, nobis nominavit, comme digne de l’épiscopat, etc…”. Or, cette formule, jugée anodine par les ministres précédents, paraît inacceptable à M. Combes, Président du Conseil. Il exige, à juste raison, la suppression de ce pronom insidieux, nobis, qui fausse le sens du verbe nominavit en lui faisant dire “a désigné” au lieu de “a nommé”.

Même équivoque pour l’entente préalable. Une tradition, assez récente d’ailleurs, s’était établie entre les deux chancelleries, d’un échange de vues sur le choix des candidats à l’épiscopat. L’Etat ne publiait à l’Officiel le nom des élus que quand ce choix, fait d’un commun accord, était approuvé par le Conseil des Ministres. Mais M. Combes ne veut plus de ces marchandages. Il est fermement décidé à porter à la connaissance du Nonce, sans s’être entendu avec lui, les noms des prêtres qu’il destine aux sièges vacants de Bayonne, de Constantine et de Saint-Jean-de-Maurienne.

Peu de temps après, le Directeur des Cultes écrivait à Mg Mignot, Archevêque d’Albi, une lettre où perçait clairement d’intention du Gouvernement de nommer M. l’Abbé Birot évêque en dehors de toute entente avec la nonciature, l’institution canonique ne devant intervenir qu’après la nomination.

Mg Mignot répondit que l’Abbé Birot étant absent (il était à Castres), il était convaincu que l’Abbé Birot croyait comme lui au droit de l’Etat mais qu’il lui paraissait malaisé que, dans les circonstances présentes, il puisse utilement être nommé en dehors des formes habituelles.

On conviendra que les formes habituelles n’étaient plus celles du Concordat, et celles que veut imposer le Président du Conseil n’étaient pas non plus celles du Concordat.

Ainsi, l’Etat français et la Curie romaine étaient déjà en 1903 en dehors du Concordat.

Nous sommes loin de la Séparation. L’idée première de Combes est de tenir en main l’Eglise nationale en contrôlant strictement sa hiérarchie.

Elle fait penser à celle de Richelieu. “Il ne doit pas y avoir d’Etat dans l’Etat”.

Quant à la Séparation, ce n’était pas une idée neuve. Au XIXème siècle, Lammenais l’avait souhaitée, Lacordaire y avait souscrit. Elle est contradictoire avec la première pensée de Combes qui voulait maîtriser la hiérarchie et diriger des fonctionnaires des cultes en nommant les évêques, c’était loin d’être la Séparation.

Combes est un clerc, il le restera toute sa vie, ce qui donne aux événements qui le concernent un parfum inquisitorial et le fit passer longtemps pour le diable. Or, le diable est un personnage hautement religieux, il est l’acteur d’un drame manichéen depuis la création du monde.

Combes nourri par la grande culture classique était promis à un grand destin ecclésiastique, Docteur avec une thèse brillante sur St Thomas d’Aquin. Il écrivait à l’Abbé Calvayrac en 1861 : “Je lis avec délice le traité de la connaissance de Dieu de Bossuet parce que sauf la méthode, j’y trouve à chaque page la plus pure substance de la doctrine Thomiste”.

Ce qui a suivi dans la vie publique de cet homme, dans la querelle qu’il a soutenue au nom de l’Etat et qu’il a gagnée, garde, de son fait, un caractère sacerdotal. A-t-il conçu, en ce qui le concerne, la laïcité comme un schisme ? En tous cas, ses adversaires ont pu croire que c’en était un. A Roquecourbe où il était né, on ne l’appréciait guère, il y passait pour un suppôt de Satan. Mais les gens de Roquecourbe avaient une réputation usurpée d’êtres simples et farfelus, ce qui faisait dire à Jaurès à l’issue d’un discours brillant du Président du Conseil : “Et dire qu’il est de Roquecourbe !”

Jacques Limouzy