Hollande et Carmaux…

Partager sur :

Dans le cadre du centenaire de la mort de Jean Jaurès, François Hollande a rendu à Carmaux une visite chargée de symboles. Car si Jaurès était issu d’une grande famille de Castres et s’il avait exercé sa carrière universitaire à Toulouse, c’est à Carmaux que son nom est resté attaché, à la suite de son action dans cette cité dont il était le député.

Copiant le “pèlerinage” de François Mitterrand à la veille de son élection de 1981, François Hollande était à son tour venu se recueillir durant sa campagne électorale devant la statue de Jean Jaurès. Pour ce centenaire, il avait jugé bon de renouveler la démarche. Sans doute voulait-il aussi, en invoquant les mânes du grand tribun, démontrer qu’il n’y avait pas de rupture entre la pensée de Jean Jaurès et sa propre politique. C’est vrai que, quand on n’a aucune personnalité, on se réfère à celle d’un autre.

Bien sûr, Carmaux est un terreau traditionnellement socialiste, qu’au Conseil général du Tarn un élu de droite avait naguère qualifié de “dernière réserve d’indiens socialistes”. L’influence de Jaurès y est évidente, et il en recueille en retour chez nous un sentiment d’affection que sont bien loin d’obtenir d’autres figures du socialisme, comme Gambetta – qui était pourtant son idole – ou Léon Blum. Peut-être, comme l’expliquent certains, cette grande préférence nationale dans la reconnaissance tient-elle quelque peu aux circonstances de sa mort par assassinat, de telles fins brutales donnant un lustre particulier au souvenir. Ne célèbre-t-on pas davantage, dans le culte du souvenir, Jean Mermoz, “L’Archange” disparu en plein ciel, que Pierre Clostermann, ce héros de la deuxième guerre mondiale, pilote français de la Royal Air Force de 1941 à 1945, comptant notamment quelque 45 victoires dans des duels aériens avec des pilotes de la Luftwaffe, qui est mort en 2006 dans son lit. Ainsi va la destinée posthume des grands hommes.

Cette référence permanente au tribun carmausin est symptomatique de la difficulté du PS à sortir de l’idéologie et à comprendre que le socialisme de grand-papa est révolu. Figure emblématique de l’intelligence au service de la justice sociale, Jean Jaurès serait-il socialiste aujourd’hui ? Je ne sais pas s’il serait socialiste aujourd’hui, mais je doute fort qu’il prenne sa carte au PS, s’il voyait ce que l’on fait de l’idéal socialiste et du syndicalisme, devenu corps constitué ne défendant plus que les positions de ses hiérarques. Jaurès avait aussi une vision “élevée” de l’homme et le socialisme était pour lui, avant tout, une exigence, une grande ambition. Je ne suis pas sûr qu’il se reconnaitrait dans le misérabilisme, l’assistanat, la défense systématique des lobbys, le laxisme de l’éducation et de la justice !

Sans aller jusqu’à l’interprétation amère de Jean-Luc Mélenchon “C’est la version dure de J’irai cracher sur vos tombes”, ce voyage à Carmaux ne s’est pas passé comme espéré par le Président de la République. Si, dans ce milieu favorable, il avait reçu il y a deux ans un accueil exceptionnel, au triomphe de 2012 ont succédé les déboires de 2014. Pour un socialiste, se faire siffler à Carmaux, alors qu’on s’y revendique de Jaurès, il faut le faire ! Et ce ne sont même pas des gens de droite qui l’ont hué. C’est bien le pire pour lui ! Les 70 % des voix aux Présidentielles y ont bien fondu et par contre le FN y a atteint 23 % aux municipales. Deux ans d’exercice du pouvoir ont douché les enthousiasmes ; le désenchantement, ainsi que le définit le dictionnaire : “C’est quand les cocus savent” ! Vous démarrez avec des fleurs et vous finissez avec des œufs. Parmi les électeurs socialistes de Carmaux, il y avait ouvertement deux camps ce mercredi-là à Carmaux. Et si, dans le public, soigneusement tenu à l’écart, quelques personnes ont pu lui confier leur pensée, ce n’étaient pas des compliments. Une militante lui affirmait : “Si notre électorat vote ailleurs, c’est qu’il attendait autre chose de notre président ; peut-être qu’il s’est trompé !” Une autre : “Jaurès ne pensait pas comme vous et vous venez le saluer aujourd’hui !”. Ces mécontents sont arrivés à approcher le Président de la République. Heureusement qu’elles n’avaient pas de mauvaises intentions. Il était sans casque. On l’a connu plus prudent.

Initialement, dans son hommage à Jaurès, François Hollande devait se rendre aussi à Albi, à la Verrerie, héritière de la Coopérative ouvrière jadis fondée par le grand tribun. Cette visite fut supprimée du programme. Sans doute, les ouvriers de la Verrerie avaient quelque chose à lui dire !

L’échiquier politique évolue au fil des siècles. Lorsque j’écoute le Général de Gaulle il y a cinquante ans, j’en arrive à croire que la pensée unique nous le ferait passer pour un dangereux réactionnaire. Alors, pour quelle raison un socialiste de 1914 ne se retrouverait-il pas à droite cent ans plus tard ? Jean Jaurès, de Gaulle, c’est loin tout ça, diront certains. Pourquoi pas Clovis ? Et puis, la politique est à l’abri du service de la répression des fraudes qui, dans le commerce, sanctionne durement les produits qui ne correspondent pas à l’étiquette portée sur l’emballage.

De même, puisque l’on s’interroge sur la politique actuelle, le problème n’est pas de nous persuader qu’Hollande, avec sa fiscalité confiscatoire est un social-démocrate, mais de faire que notre pays ne sombre pas. Car, “la désindustrialisation c’est maintenant”, pour reprendre un slogan bien connu, lorsque Lafarge part à Zurich, SFR en Suisse et Alsthom aux USA ! Pourtant, le discours de Carmaux devrait dissiper nos inquiétudes ; François Hollande prévoit “une nette amélioration à l’horizon de 2015”. Il a le sens des mots, c’est le moins que l’on puisse dire, puisque la définition de l’horizon donnée par le dictionnaire est “ igne imaginaire qui recule au fur et à mesure que l’on avance” !

Pierre Nespoulous