Hommage à l’éducation populaire

 

La grande famille de la colonie Les bonnes vacances s’est retrouvée à la Teste-de-Buch, près d’Arcachon les 14 et 15 septembre dernier, pour célébrer le centenaire de l’œuvre fondée par une poignée d’hommes issus des milieux catholiques castrais : certains étaient des prêtres, d’autres étaient des industriels philanthropes. Ils avaient tous le souci d’offrir de “bonnes vacances” et du plein air aux enfants d’ouvriers, bien avant que le gouvernement du Front populaire ne généralise les congés payés et les initiatives d’éducation populaire, avec Léo Lagrange comme sous-secrétaire d’État aux Sports et à l’Organisation des loisirs.

La nostalgie et le sentiment d’appartenir au même groupe d’amis ont fait venir deux cent personnes heureuses de se retrouver sur les bords du bassin d’Arcachon, pour partager des souvenirs autour de photos en noir et blanc et de photos en couleurs un peu jaunies. Quelques jours auparavant, ce sont les membres de l’association des Combettes qui se rassemblaient pour célébrer le cinquantenaire du centre aéré qui a vu monter vers la Glène, dans les cars brinquebalants de Marcel Valette, les enfants de Castres et de Roquecourbe. Je me souviens là d’une époque où l’oubli des règles de sécurité inspirait des refrains de carabins aux colons farceurs que nous étions.

À l’occasion de ces deux anniversaires, s’il y avait eu une messe, le prêtre de service aurait pu articuler son homélie sur deux thèmes : celui de l’éducation populaire et celui de l’engagement social chrétien. Cette fiction répond à l’effacement des origines catholiques des deux centres de vacances, comme si les conventions passées avec les organismes publics demandaient de taire la raison d’être initiale de ces œuvres. Mes amis dirigeants me pardonneront de mettre en avant ce sujet.

Le début du XXème siècle a vu cohabiter, souvent dans une âpre compétition idéologique, plusieurs branches de l’éducation populaire. On retient toujours celle qui a été fondée autour de la Ligue de l’Enseignement, emmenée par des instituteurs de l’école publique formés aux méthodes actives qui ont aussi constitué les CÉMÉA, les francs et franches camarades ainsi que la fédération Léo-Lagrange. Cette branche laïque, toujours très active dans la famille socialiste d’origine enseignante, reste un vivier important de responsables politiques et de dirigeants de grands organismes sociaux laïques. Elle a été doublée par un autre rameau, d’origine syndicale et ouvrière, plus proche de la CGT et du parti communiste. Ils ont pour point commun le souci d’offrir des activités éducatives, de loisirs et de plein air pendant le temps resté libre en dehors de l’école publique.

La branche qui est à l’origine d’œuvres comme les Bonnes vacances et les Combettes est celle du catholicisme social, fondée sur la pratique des patronages, des mouvements d’action catholique et du syndicalisme chrétien, créés à la suite de l’encyclique sociale du pape Léon XIII (Rerum novarum, 1891). Ce texte, contemporain du Germinal de Zola, est le point de départ de ce que nous appelons la doctrine sociale de l’Église catholique. Il a été écrit pour apporter une réponse chrétienne à la question sociale majeure de cette époque : la misère et la pauvreté de la classe ouvrière. Justifiant le droit de l’Église d’intervenir dans le champ social, le pape dénonçait d’une part le socialisme athée visant à abolir la propriété privée, et d’autre part les excès du capitalisme, en tempérant ce dernier par l’idée d’associer le capital et le travail de façon complémentaire, ce qui inspira plus tard le thème de la participation chez les gaullistes sociaux. Il faut surtout retenir le grand élan social que cet enseignement a favorisé dans une Europe en pleine industrialisation, enjoignant les patrons chrétiens à respecter la dignité des ouvriers, ce que certains ont caricaturé en parlant de paternalisme.

Il n’est pas étonnant de retrouver des militants catholiques issus de tous les milieux sociaux dans la généalogie des responsables d’œuvres comme les Bonnes vacances et les Combettes. Ils viennent pour la plupart des écoles catholiques de Castres où ils ont été enseignants, anciens grands élèves devenus moniteurs puis dirigeants, et membres des organismes de gestion de ces établissements. Ils représentent une force sociale discrète et apolitique, parce que d’une autre nature. La mixité de cette force sociale est basée sur la convivialité qui efface la trace des origines de classe, conformément au rejet de la lutte des classes prôné par le texte de Léon XIII. Le souvenir des fondateurs, qu’ils soient prêtes ou laïcs, doit être lié à celui de la raison d’être de leurs fondations, pour comprendre comment à travers l’action éducative, l’espérance évangélique de bâtir une société plus juste s’accomplit en offrant des loisirs accessibles à tous, sans distinction.

Devant ses invités à la Teste, Jean-Luc Donnadille, Président des Bonnes vacances, posait cette question : “Pourquoi travailler pour une association ?”. L’utopie de l’éducation populaire se trouve dans les associations. Selon la formule la plus simple, l’éducation populaire c’est “ l’éducation du peuple par le peuple”. Elle a la capacité de mettre en dialogue les différentes familles de pensée sur l’idée commune de renforcer la formation des citoyens par l’engagement bénévole. Elle représente l’espoir de mieux intégrer les aspirants à la nationalité française en posant les repères culturels qui permettent d’endiguer les risques, fondamentaliste et intégriste, de toute nature. En facilitant la mission sociale des différentes confessions religieuses, elle contribue à développer une laïcité apaisée et constructive. Elle participe donc à la refondation permanente du pacte républicain qui façonne la communauté de destin qu’est la France. On a le droit, ici, d’être grandiloquent. Enfin, au-delà de sa dimension purement éducative, elle représente un pan important du secteur de l’économie sociale et solidaire.

Ce rappel historique et idéologique nous a éloignés des rives du bassin d’Arcachon et des forêts de Burlats où résonnent les cris et les rires des enfants, mais certainement pas de ce qui a inspiré la plupart des hommes et des femmes qui depuis 1913 ont donné de leur temps pour créer et faire prospérer des œuvres qui contribuent, à leur manière, à rendre la société meilleure et plus joyeuse. C’est à cette inspiration que nous rendons hommage.

Richard Amalvy