I – Elle était l’univers

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NDLR : A l’occasion des élections européennes du 26 mai prochain, trois éditoriaux successifs seront consacrés à l’Europe par notre publication :

  • I – Elle était l’univers
  • II – Il faut bien qu’elle soit quelque chose
  • III – Il faut sauver le ventre mou de l’Occident

I – Elle était l’univers

En une époque où elle était l’essentiel de la force et de la conscience du monde, unir l’Europe sous une même autorité, c’était réaliser la domination universelle.

C’est le rêve réalisé de Rome, renouvelé par Charlemagne, presque achevé de Charles Quint, entrevu par Napoléon Bonaparte.

Ce rêve, malgré leurs divisions, les Européens l’ont toujours rêvé et successivement les pouvoirs politiques l’on entretenu sous l’égide il est vrai de telle ou telle des Nations.

Des rivalités séculaires n’empêchèrent pas l’Europe d’être, au cours des âges, organisée et vivante. Elle fut le siège du monde chrétien, l’enveloppe de l’humanisme, le cadre de la révolution industrielle. Elle peupla le monde de ses émigrants, fonda les États-Unis d’Amérique, dispensa ses hommes, ses techniques et ses capitaux à tous les peuples et acquit au début du xxe siècle une puissance industrielle, commerciale et territoriale planétaire.

Mais la force, la vitalité, la culture et le rayonnement de l’Europe recouvraient d’incroyables diversités ; celle de l’Europe des langues et de l’Europe des religions, celle d’une Europe toujours libérale et d’une Europe déjà socialiste, celle aussi de la tentation de la Méditerranée et de l’Orient et de la tentation de l’Atlantique. Celle enfin d’une Europe continentale et d’une Europe maritime entre lesquelles hésita toujours la stratégie de la France.

Quoi de plus inévitable que ce continent si puissant et si divers ait été celui du morcellement politique, de la constitution des grands États et de l’affrontement des Nations. Les deux grandes guerres du xxe siècle ébranlèrent sa puissance, dévorant ses hommes, ses capitaux et lui aliénant la confiance du monde.

En 1945, dépouillée de son unité morale et spirituelle, vidée de sa force économique, ayant touché le fond de la division et du malheur, hésitante en chacun de ses peuples entre la démocratie libérale et la démocratie populaire, l’Europe se découvrit à elle-même comme une nécessité.

Cette grâce née du malheur tempéra les diversités originelles. Le réflexe de défense né de la guerre froide dans l’immédiate après-guerre a fait place, aussi et depuis, à la conscience d’un espace continental, peuplé par des hommes que tout rapproche et fécondé par une économie qui, commune, peut tout entreprendre. L’apport le plus essentiel du libéralisme n’est d’ailleurs en définitive ni dans l’individualisme, ni dans le cosmopolitisme, mais dans une intuition décisive touchant les espaces.

C’est dire qu’une grande économie qui croît sous la loi du marché et des prix, doit accepter la division internationale du travail, comprendre la fécondité des délocalisations, adapter sa stratégie à des espaces continentaux ou quasi continentaux.

Or l’Europe constitue toujours l’un des plus puissants espaces économiques actuels. La crise de l’Europe aujourd’hui n’est donc pas celle d’un destin inéluctable et organique comme celui de Rome au ive siècle ou de l’Espagne au xviie, qui ne pouvaient l’une et l’autre surmonter durablement les conditions démographiques, économiques, sociales et techniques qui provoquaient leur ruine, alors qu’il suffit simplement aujourd’hui à l’Europe de ne pas se diviser pour exister.

 

A Suivre…

 

Jacques Limouzy