II – Nécessité de l’Histoire

Il n’y a pas de France sans l’Histoire. Il n’ y a pas de France sans les climats, les fleuves et le relief, sans les Bretons et les Provençaux, sans d’autres différents mais Français. Il n’y a pas de France sans forêts et sans cultures, sans roches et sans sédiments, sans côtes innombrables qui bordent quatre mers.

Il n’y a pas de France sans l’éclatante variété de sa géologie, sans une incomparable diversité des faunes et des flores tempérées, sans la profondeur des temps préhistoriques, sans les premiers balbutiements de l’art, sans l’enseignement de la Grèce, sans l’héritage de Rome, sans ce que la France doit à l’histoire universelle et sans ce qu’elle lui a donné.

S’il n’y avait l’Histoire que serait la France ? Si les Français naissaient sans passé, sans aïeux identifiables, sans aventures conduites, sans succès obtenus, sans échecs subis, sans turpitudes et sans gloires où serait leur avenir ? Qu’est-ce que ces peuples heureux qui parait-il n’ont pas d’Histoire ? Le bonheur serait-il dans l’incapacité, l’inconscience, la veulerie ou simplement le sommeil ? Il n’y a pas de peuples endormis ! Ils ne sont jamais eux-mêmes qu’hors de la quiétude et de l’abandon. Même tardifs, ce sont leurs réveils qui restent éclatants, marquent leur identité et donnent un profil renouvelé à leur destin. Ainsi en est-il de la France !

Il n’y a donc pas de France née aujourd’hui ! Contemplons un instant cette extrémité charnelle de notre corps et peut-être de notre conscience « Notre Main ». Depuis qu’à l’aube des temps quaternaires la pensée réfléchie est venue illuminer le cerveau d’un primate prédestiné, la main est la fille et peut-être la mère de l’intelligence.

Cette main, « Notre Main » est à peu de chose près, la main abbevillienne qui voici 500.000 ans taillait des bifaces de silex sur les terrasses de la Somme.

Cette main, « Notre Main » est celle de l’art pariétal, elle a coupé le gui, elle a jeté les armes aux pieds de César, elle a versé l’eau sur le front de Clovis, elle a tenu l’épée de Bouvines, rendu la justice à Vincennes, supporté l’étendard de Reims. Elle est celle de Bossuet corrigeant les copies du Grand Dauphin. Elle est celle du génie du christianisme. Elle est celle de Racine, de Voltaire et de Chateaubriand. Elle a battu le tambour d’Arcole et porté les clairons de 1918.

Elle fut celle qui fila la laine, coupa les fruits, faucha le blé, construisit les cathédrales, tourna les barreaux de chaise, fit aller la navette des premiers métiers, monta la première automobile, mit au point le premier avion, assura l’envol des techniques, pansa les plaies, répandit le sang, servit le bonheur et accompagna la bataille.

Contemplons maintenant sur la carte du monde ce petit promontoire déchiqueté de l’Eurasie, où depuis quelques millénaires sont venus battre tous les peuples, ceux des plateaux de l’Asie centrale et ceux de l’embouchure de la Vistule. Durant trente siècles toute la barbarie du monde a buté ici sur l’océan, pour ensuite s’y fondre et s’y civiliser.

Pour des peuples aussi divers, aussi mêlés, aussi prédestinés à vivre ensemble, il n’y a donc pas d’existence nationale sans la conscience historique.

L’enseignement de l’histoire et de la géographie constitue donc aujourd’hui et toujours l’assise indispensable à une fixation culturelle qui doit s’enrichir, se compléter et s’épanouir tout au long d’une vie d’homme.

Il ne s’agit pas ici de promotion scientifique que l’Ecole historique française est tout à fait capable d’assumer ; il s’agit de profondeur charnelle.

Il ne s’agit pas d’explications dialectiques à donner mais de nourritures indispensables à notre peuple, à son identité, à sa diversité et l’on me permettra d’ajouter à sa liberté.

S’il est vrai aussi qu’une civilisation hautement technologique et spécialisée comme la nôtre recherche un ordre classique à la mesure de notre temps, comment y parviendra-t-elle sans l’Histoire ?

S’il est vrai enfin qu’il y a une interrogation écologique dont on souligne souvent les maladresses faute d’en saisir les profondeurs, comment cette interrogation sera-t-elle décantée, précisée et comment y sera-t-il répondu sans l’histoire et la géographie ?

De l’art Rupestre à Picasso, de Tolbiac au 18 Juin, de la Genèse à Lourdes et à Lisieux, du premier virus, de la première cellule aux systèmes biologiques apparemment accomplis comme le corps humain et du premier silex à la centrale atomique, il y a des suites ramifiées, diversifiées, complexifiées.

Sur ces suites, ces courbes, ces flèches de sang ou de bonheur, d’hébétude sociale ou de génie, il y a des points : ceux des réformateurs, des mystiques, des conquérants, parfois des sages et des poètes, ceux de l’épanouissement fugitif et glorieux de sociétés humaines successives.

Certes, l’enseignement des sciences de la nature et de l’homme est-il dès notre extrême jeunesse soumis à des pédagogies descriptives. Certes, la mâchoire d’âne de Samson, le festin de Balthasar, le coureur de marathon, le bon Samaritain, le vase de Soisson, le site de Roncevaux, le chêne de Vincennes, le petit Roi de Bourges, la Saint-Barthélemy, ces Anglais qui devaient tirer les premiers, le soleil d’Austerlitz, la casquette de Bugeaud, le chien enragé de Pasteur, l’avion de Blériot, les taxis de la Marne, certes, tout cela se mêle-t-il au carbonifère, aux marécages du dévonien, à l’homme de Cro-Magnon, aux équinoxes, aux zones tempérées, à l’hexagone, au plissement alpin, à l’amour du grec, au Songe d’Athalie, à la marmite de Denis Papin, aux fleurs, aux arbres et aux oiseaux.

Mais dira-t-on le coeur et les images ne font pas l’Histoire. Nous n’en sommes hélas plus à cette querelle. En ce début de siècle, l’erreur romantique elle-même s’estompe et disparaît sans que les constants adversaires de Chateaubriand et de Michelet aient connu quelque victoire même indécise, s’étant eux-mêmes évanouis dans la tourmente des esprits.

Et cependant voilà la recherche, voilà les techniques et voici l’incroyable progrès du monde ! Ils existent alors que la formation des hommes s’enfonce trop souvent dans des systèmes inconscients d’analphabétisation populaire. Comment contredire ou équilibrer ces mécanismes sélectifs ?

Si à côté des sciences de l’immédiat et des arts de la nécessité nous n’avons plus la notion de la continuité du monde, où pourra se mouvoir l’imaginaire ? Comment s’ordonneront les marches irrationnelles de la conscience humaine ? A quoi rêverons-nous et à quoi serviront ces rêves ? Déjà apparaissent des ésotérismes ténébreux et des songes de pacotilles qui meublent ces zones incertaines et débouchent sur des pratiques détestables.

Je songe en écrivant ces quelque lignes à l’histoire et à la géographie telles que, dans la première adolescence, elles nous apparaissaient jadis, entourées de merveilles, d’images éblouies, de chronologies étincelantes.

Ne serait-ce que pour cela il devient indispensable de les rétablir dans nos programmes. Ceux qui en France apprennent aux enfants l’histoire et la géographie savent mieux que d’autres combien l’environnement éblouissant de ces disciplines illumine sans l’altérer leur nécessaire mais cependant mouvante objectivité.

Jacques Limouzy

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