Il faut repenser la laïcité

Il ne manquait plus qu’un concert de prêtres au profit d’une cause humanitaire qui n’est pas que chrétienne pour relancer un débat qui agite la société française depuis trois décennies. Mais on ne peut pas aborder la laïcité aujourd’hui en la déconnectant du fait religieux contemporain et d’un contexte cultuel qui a changé depuis 1905. Voici un premier article pour comprendre le sujet.

Les atermoiements à répétition sur le thème de la laïcité appellent une relecture des principes qui l’ont fondée. Mais pour ce faire, il faut aborder des questions qui sont autant démographiques, culturelles et sociologiques que religieuses.

 

Le fait religieux dans une société en évolution

Depuis une trentaine d’années, le fait religieux a été très mal abordé par des acteurs importants de la vie publique au rang desquels se trouvent les partis politiques (1), les médias et l’éducation nationale. N’ayant pas fait d’effort pour le comprendre, ils ont mal évalué son évolution et son impact sur la société française. Les évolutions démographiques et culturelles qui ont engendrés les changements profond de notre société depuis les années 50 doivent donc être intégrées à la réflexion sur la question de la laïcité pour ne pas commettre de jugements à l’emporte pièce. Ces évolutions, dont l’immigration est un fait marquant, ont eu des conséquences sur la pratique religieuse et les pratiques sociales qui en découlent. D’un point de vue démographique et social, par exemple, on a observé une sécularisation du christianisme dans les villes et une communautarisation et une sectorisation urbaine des juifs, des musulmans, des bouddhistes et des sikhs.

Pour aborder le débat sur la laïcité de manière sereine, la société française doit percevoir et comprendre les corollaires sociaux, politiques et culturels du fait religieux, considérant que la religion n’est pas que l’expression du rapport de l’homme au divin ou à la transcendance, mais qu’elle est aussi une concrétisation de ce rapport par un ensemble de croyances et de pratiques rituelles et morales qui forgent une culture, une sociologie, voire une philosophie. On observe ainsi que toutes les religions s’accompagnent d’institutions sociales au service des communautés qu’elles engendrent, et qu’elles sont utiles quand elles se substituent aux services de l’État et des collectivités, par subsidiarité. C’est sur cette compréhension du fait religieux que les partis politiques, les médias et l’éducation nationale peuvent faire œuvre de pédagogie. Comme premier effet, cette pédagogie calmerait la peur de l’étranger, autrement appelée « xénophobie ».

 

La laïcité : principe ou fin en soi ?

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui se cachent derrière la laïcité comme on se parerait d’un bouclier. Derrière ce bouclier, on trouve : une gauche islamophobe qui ne dit pas ses peurs ; une extrême droite qui dévoie les principes de la laïcité au profit de sa propagande ; enfin des socio-démocrates et une droite républicaine qui savent que les principes sont déjà posés et qu’il suffit de les appliquer, fermement.

La laïcité n’est pas une fin en soi, au risque de contredire ses propres principes. Sa raison d’être, c’est le vivre ensemble. Aux termes de la loi de 1905 (2), la laïcité n’est pas un dogme et elle se définit par une série de principes : la séparation des églises et de l’État (titre de la loi) ; la liberté de conscience qui implique la liberté de pratiquer une religion ou de n’en pratiquer aucune (article 1) ; et enfin la neutralité de l’État (article 2). Parmi ceux qui se cachent couardement derrière le bouclier, beaucoup font une mauvaise interprétation de ces principes, par exemple : en confondant la séparation des églises et de l’État avec l’exclusion du religieux de l’espace public ; et en confondant neutralité de l’État et neutralisation des individus et des communautés. C’est la laïcité intégrale du père Combes. Et parmi ceux qui confondent ces principes se trouvent aussi ceux, plus durs, qui mettent en avant la laïcité pour réduire des problèmes liés à l’immigration et à l’intégration. Ces tentatives visent les musulmans.

En 2015, l’enjeu de la laïcité n’est plus comme en 1905 la séparation des églises et de l’État, mais la présence des religions dans l’espace public, car aux yeux de certains, se pose la question taboue de la visibilité et des revendications des musulmans. 

Le tabou musulman

Comme chez le psychiatre, on ne résout pas un problème si on ne le nomme pas. Peut-être est-ce à une psychothérapie collective que nous devons nous soumettre pour exorciser nos peurs et trouver des solutions de coexistence que l’Occitanie cosmopolite du Moyen-Âge a traduit très tôt par le mot «convivencià» (3) ? En 2015, l’enjeu de la laïcité n’est plus comme en 1905 la séparation des églises et de l’État, mais la présence des religions dans l’espace public, car aux yeux de certains, se pose la question taboue de la visibilité et des revendications des musulmans (nous y reviendrons la semaine prochaine).

Dans une préface à la réédition du rapport d’Aristide Briand sur la séparation des églises et de l’État à la chambre des députés (4), Jean-Louis Debré écrit : «Il serait fallacieux de croire – et de faire croire – qu’il faudrait réviser la loi du 9 décembre 1905 parce qu’il y a aujourd’hui davantage de musulmans en France qu’il y a un siècle. Dans une société plus diverse, la laïcité est garante de notre unité». Si l’actuel président du Conseil constitutionnel a raison de rappeler la garantie de paix sociale apportée par la laïcité, il omet d’expliquer l’exception contenue dans la loi de 1905 concernant le culte musulman : invisible en métropole il a été mis sous tutelle en Algérie, pourtant département français. Par une disposition spéciale (article 43) et une série de décrets, la laïcité ne fut jamais appliquée au culte musulman en Algérie, alors que la loi de séparation des cultes et de l’Etat s’appliquait pleinement aux cultes catholique, protestant et juif. L’administration coloniale maintint le culte musulman sous sa subordination et décida de nommer et de salarier les imams, les muftis et les qadis faisant un bond en arrière, en empruntant à la gestion bonapartiste du fait religieux. Ainsi, selon l’expression de Jean-François Bayart (5), le colonisateur allait «reproduire le modèle césaro-papiste d’inféodation de l’islam à l’État qu’il avait hérité de l’empire ottoman». Malgré tout cela, aujourd’hui, le culte musulman doit rentrer tel qu’il est dans le cadre de la loi. Comment faire ? Les dispositions qui concernent l’organisation des associations cultuelles sont parfaitement transposables à l’islam comme elles l’ont été pour les bouddhistes. Les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité ainsi que les principes de la loi de 1905 sont assez solides pour faire aboutir ce débat qui ne peut pas avoir lieu sans les musulmans et leurs représentants. Mais se pose un autre problème que les musulmans, seuls, peuvent résoudre, qui est celui de leur organisation et de leur représentativité (6). Ils s’en préoccupent, et nous le savons pour avoir des amis impliqués dans ce processus.

 

Une coexistence républicaine

En 1905, ce qui a fait la différence entre Émile Combes, radical, adepte d’une laïcité intégrale (matrice du laïcisme actuel) et Aristide Briand, socialiste, promoteur d’une laïcité libérale, c’est que Briand a abordé le sujet par une approche socio-historique alors que Combes l’a cantonnée au dogme de manière frontale. Cette leçon doit être retenue par tous ceux qui s’aventureraient à vouloir réécrire la loi de 1905. Pour conserver l’esprit de la loi, et pour repenser l’application de ses principes au regard des réalités de la société française contemporaine, il faut adopter la méthode de Briand, qui fut surtout pragmatique.

En résumé, la France de 2015 doit, sans appréhension, repenser l’application de la laïcité sur la base des valeurs républicaines et des principes fondateurs de la loi du 9 décembre 1905 qui ne sont pas dogmatiques : liberté de croire ou non ; neutralité de l‘État mais pas neutralisation des individus ; séparation des églises et de l’État mais pas exclusion du religieux de l’espace public. Cet exercice doit prendre en compte les réalités démographiques et socio-culturelles contemporaines et la permanence du fait religieux dans notre société. Invisibles en 1905 mais visibles aujourd’hui, les musulmans doivent prendre leur part pour démontrer qu’ils sont à l’aise avec l’esprit de la loi.

Dans cette projection qui envisage une coexistence républicaine pacifique, l’éducation des jeunes, la sensibilisation des familles, la formation des cadres dans tous les secteurs, le soutien à la société civile et les médias jouent un rôle fondamental. C’est déjà beaucoup pour susciter une vigoureuse action politique, au niveau national et local.

Richard Amalvy

 

(1) Lire l’article de Richard Amalvy, « La mascarade des candidats du Front national », 20 mars 2015.
(2) Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des églises et de l’État. Version consolidée au 6 mars 2008.
(3) Lexic elementari Occitan-Francés, Institut d’estudis occitans, 1996.
(4) Aristide Briand, Rapport n°2302, fait au nom de la commission relative à la séparation des églises et de l’État et de la dénonciation du concordat chargée d’examiner le projet de loi et les diverses propositions de loi concernant la séparation des églises et de l’État, Chambre des députés, huitième législature, session de 1905, annexe au procès-verbal de la 2ème séance du 4 mars 1905;
(5) Jean-François Bayart, L’islam républicain, Albin Michel, 2010.
(6) Le Conseil français du culte musulman a été créé en 2003 pour être, sur le modèle de la loi de 1905, l’interlocuteur du gouvernement pour tous les problèmes liés à l’exercice du culte musulman. De 1990 à 2003, tous les ministres de l’Intérieur (Joxe, Chevènement, Vaillant, Sarkozy) ont contribué à sa création en relation avec les instances représentatives de l’islam en France.