Il y a cent ans disparaissait Marcel Burgun

Dans l’un des 43 cimetières militaires du département de la Marne, celui de Mont Ferret à Cheppe se trouve la sépulture d’un officier d’artillerie devenu pilote de chasse abattu sur un Nieuport 17 près d’Aubérive, le 2 septembre 1916 lors des combats de Champagne.

Agé de 26 ans, il fut inhumé près du lieu où il avait été abattu et où il se trouve toujours.

C’était Marcel Henri Burgun, né à Saint-Pétersbourg le 30 janvier 1890, et qui de 1909 à 1914 partagea son temps entre l’armée, sa formation et le rugby. Il fut surtout le premier international du Castres Olympique.

La Semaine

Alain Levy a fait le point dans le cahier n°6 de la Société Culturelle du Pays Castrais.

Le nom de Marcel Burgun n’évoque pour la plus part des castrais aucun souvenir. Seuls quelques supporteurs du Castres Olympique savent qu’il fut le premier joueur international que le club dénombra dans ses rangs.

Péripétie d’un hommage public

Agréant une demande que j’avais formulée bien avant, le Conseil municipal dans sa séance du 14 juin 1993 (le C.O. était champion de France depuis le 5 juin) attribuait, dans le cadre d’une série de dénomination de voies, le nom de Marcel Burgun à la voie du chemin de Séverac dans sa partie comprise entre le chemin du Corporal et le carrefour avec la cote des Monges. C’était sans compter sur l’attachement des habitants au lieu dit, ils émirent en effet le voeu que l’ancienne appellation de chemin de Séverac soit maintenue sur l’ensemble de son parcours. On était alors au tout début de la dénomination des écarts et depuis les conseils municipaux ont particulièrement veillé à conserver aux voies leur origine toponymique ou leur désignation historique. Le 20 décembre, le Conseil entérinait la demande des habitants du chemin de Séverac et donnait le nom de Burgun au complexe sportif de Laden – Petit Train. Si la procédure concernant les dénominations de voies a toujours été rigoureusement appliquée par les services, l’attribution d’un nom à un bâtiment public communal ne suivait pas à l’époque les mêmes règles strictes, aussi l’appellation ne fut jamais apposée sur le bâtiment. Si bien que le Conseil municipal dans sa délibération du 22 février 2011, ignorant l’ hommage de 1993, décernait au complexe sportif de Laden – Petit Train le nom de Georges Mathieu, ancien proviseur du Lycée d’enseignement professionnel le Sidobre. Cette délibération fut à juste raison maintenue et le 11 décembre 2012, Marcel Burgun obtenait enfin une rue à son nom. Située à la Borde-Basse, cette voie relie le Centre équestre à l’avenue Emmanuel de Las Cases. Elle s’ouvre ainsi sur un espace consacré à l’étude et aux sports, disciplines que Burgun honora au cours de sa courte vie.

L’étudiant

Il naît, à Saint-Pétersbourg le 30 janvier 1890, son père réside alors en Russie depuis au moins six ans avec son épouse, née Josephine Kleiser, d’origine norvégienne. Quelle profession y exerçait-il ? Les Archives diplomatiques m’ont tardivement fait savoir que les actes d’état civil consulaire de cette époque n’ont pas été conservés, or sur chaque acte de naissance figure toujours la profession du père, dans ces conditions nous n’en saurons provisoirement pas plus. Marcel Burgun et son frère Achille de six ans son aîné, né également à Saint-Pétersbourg, font de solides études au lycée parisien Janson de Sailly. L’aîné agrégé d’allemand en 1909, nommé au lycée de Quimper mais détaché pour préparer une thèse, se consacre à l’étude du développement linguistique du norvégien après 1814. Marcel dans ce même établissement de Paris, bachelier en mathématiques élémentaires en 1908, poursuit ses études en classe de mathématiques supérieures puis de mathématiques spéciales au cours des deux années scolaires suivantes. Il intègre en 1910 l’École centrale. En application de l’article 23 de la loi de 1905 sur le recrutement, il choisit d’effectuer son service militaire après sa sortie de l’École et par voie de conséquence se trouve dans l’obligation de contracter le 10 août 1910, à la mairie du 3e arrondissement (l’École siégeait alors rue Montgolfier), un engagement de cinq ans, soit trois ans d’études plus deux ans de service militaire. Cet engagement, « au titre du 3e d’artillerie », n’a rien de fortuit. Burgun n’ignore évidemment pas que le 3e régiment d’artillerie de campagne est en garnison à Castres et que la ville compte un club de rugby le Castres Olympique. Au terme du cursus normal de trois ans, il sort de l’École centrale en 1913, titulaire du diplôme d’ingénieur des arts et manufactures. Son classement de sortie : 200e sur 223 laisse entendre que notre centra-lien n’a peut-être pas pu accorder à ses études tout le temps nécessaire. On sait qu’une autre activité l’absorbe par ailleurs : la pratique du rugby.

Le rugbyman

Même si les entraînements sont à l’époque peu contraignants et les déplacements en province réduits, la durée des trajets en chemin de fer, et en bateau quand il fallait se rendre au Royaume Uni lors des matches internationaux, ne favorise guère l’assiduité aux cours. Avant son intégration à Centrale, Burgun, un des joueurs phare du Racing Club de France (une des trois grandes formations de rugby de la capitale avec le Stade Français et le SCUF) fait l’objet d’une première sélection dans le XV de France opposé à Dublin le 20 mars 1909 à l’Irlande. Il occupe le poste de trois-quart centre. On le retrouve l’année suivante au cours des trois rencontres internationales contre le Pays de Galles, l’Écosse, l’Irlande (il est absent contre l’Angleterre) et à chaque fois la France subit une défaite. Sélectionné à nouveau en 1911, il est à l’origine d’au moins un des quatre essais que marque la France contre l’Écosse le 2 janvier, première victoire sur une équipe britannique depuis l’instauration du tournoi en 1906. Mais le 28 à Twickenham, lui et ses coéquipiers encaissent un 37 à 0. Il ne joue pas les rencontres contre Galles et l’Irlande mais en 1912, le 1er janvier, confronté à cette dernière équipe il tient le poste de demi-d’ouverture et le 20 janvier face à l’Écosse celui d’ailier, justifiant ain-si ses potentialités et sa polyvalence. Son forfait pour le match contre le Pays de Galles qui doit se jouer le 25 mars à Newport est vivement regretté par la presse parisienne, en revanche le 31 mars Burgun est bien présent aux Ponts Jumeaux comme trois quart centre de l’équipe du Racing, opposée en finale du championnat de France au Stade Toulousain qui, vainqueur par 8 à 6 (un essai vaut 3 points), emporte son premier bouclier de Brennus. L’année 1913 marque à la fois sa dernière année à l’École Centrale et son arrivée à Castres. Le jour de l’an au Parc des Princes, devant 25 000 spectateurs, nouveau record en terme d’affluence, on lui confie derechef le poste de demi-d’ouverture devant l’Écosse. Pour Frantz-Reichel, ancien rugbyman et éminent journaliste sportif, il est ce jour là le meilleur homme sur le terrain. Le XV français enregistre néanmoins une sévère défaite (3 à 21). Il est vrai que les décisions de l’arbitre (qu’on dut protéger à sa sortie du terrain), incomprises par une partie du public, choquent aussi certains joueurs jusqu’au « placide Burgun » si l’on en croit le commentaire du Matin du 31 janvier, au lendemain de la rupture des relations avec la fédération écossaise. Le 11 janvier 1913, sélectionnés pour participer au Bouscat au premier match officiel contre les Springboks, Burgun et l’ailier Failliot, « élèves de l’École centrale mais tenus par leurs études » renoncent « à porter les couleurs de la France » selon les termes du Figaro du jour. Plus libres le 25 janvier, nos deux compères sont côte à côte à leurs postes respectifs de trois-quart centre et d’ailier lors du match Angleterre-France. Burgun, « le plus scientifique, le plus complet de nos joueurs de lignes arrières » selon Géo Lefèvre, ne participe pas cependant en ce premier trimestre de 1913 aux deux autres parties avec le Pays de Galles et l’Irlande. Son titre d’ingénieur des arts et manufactures obtenu, il est affecté dès le 11 juillet au 9e régiment d’artillerie de campagne et non au 3e. Qu’importe dut-il penser puisque l’une et l’autre de ces unités tiennent garnison à Castres. Incorporé au 9e R A le 10 octobre, le C O, club classé en 2e série, voit donc un joueur renommé, déjà dix fois international, rejoindre ses rangs et pour au moins trois saisons puisque la loi vient de porter à trois ans la durée du service militaire. Il reçoit le capitanat de l’équipe et c’est sous la mention de son appartenance au Castres Olympique que la presse parisienne – et bien entendu – la presse régionale annoncent sa participation au match de sélection devant avoir lieu à Pau le 7 décembre entre les meilleurs du Sud (notre nouveau castrais y est trois-quart centre) et les meilleurs du reste de la France. La forte concurrence chez les 3/4 et probablement les contraintes de la vie militaire font que Burgun n’est pas retenu pour disputer les rencontres France-Irlande et Galles-France. Mais la paire des demi n’ayant pas donné satisfaction, bien que changée à chacun de ces deux matches, les sélectionneurs rappel-lent Burgun pour tenir face aux Anglais le poste de demi d’ouverture. Le 13 avril 1914 à Colombes les Français soutiennent le choc en première période mais sont largement dominés au cours de la seconde par des Anglais puissants et rapides : 3 essais et 2 transformations d’un côté, 9 essais et 6 transformations de l’autre, soit 13 à 39. Sur les trente joueurs présents sur le terrain, cinq Français et six Anglais ne reviendront pas de la Guerre.

Le combattant

Brigadier depuis le 12 février 1914, Burgun suit le parcours prévu à l’époque pour les recrues de son niveau d’études. Au bout d’un an de service, ou presque, il passe le 12 juillet maréchal des logis. La guerre déclarée, il quitte Castres le 8 août avec son régiment et débarque le 10 à Mirecourt en Lorraine, le 20 dans la région de Morhange il est nommé sous-lieutenant alors que tout le 16e Corps doit battre en retraite après la défaite de la bataille des frontières. Puis, le 9e R A est engagé dans ce que l’on a appelé la course à la mer. Sur un terrain plat, peu favorable à la défense, le régiment se bat autour d’Ypres et du Mont Kemmel, ensuite en Champagne en février 1915. À sa demande, Burgun passe dans l’aviation comme observateur d’artillerie le 1er mars 1915. À cette date il a appris que son frère, sous-lieutenant au 39e régiment d’infanterie, a été le 16 février mortellement frappé au cours d’un assaut dans le secteur de Cauroy (Marne)*.Marcel obtient son brevet de pilote militaire le 17 juin (brevet n° 1086) après seulement trois semaines de formation et se révèle très vite « pilote remarquable, d’une intrépidité rare ». Le 5 août, il poursuit un aviatik et le force à atterrir dans ses lignes. Le 10 août, son appareil en mission de reconnaissance reçoit des éclats d’obus qui coupent les commandes, Burgun parvient en vol plané à rejoindre nos lignes. Le texte qui accompagne sa nomination de chevalier de la Légion d’honneur (J O du 16/9/15) vaut citation à l’ordre de l’armée (la croix de guerre a été créée quelques mois plus tôt). Affecté jusqu’alors à l’escadrille MF 50, équipée de Maurice Farman à moteur de Dion, il est versé le 7 novembre 1915 dans l’escadrille N 49 qui vole sur des Nieuport. Sa formation d’ingénieur conduit le commandement à le diriger vers la Section Tech-nique de l’Aéronautique de Chalais- Meudon où l’on recherche les améliorations à apporter aux performances des appareils et à leur armement. Appartenant au STA du 29 mars au 5 juillet 1916, Burgun fait ensuite partie à compter du 5 juillet de l’escadrille N 38 (2e Groupe d’aviation), stationnée alors à la Noblette (Marne). Le 27 juillet, il retrouve, en compagnie de trois autres pilotes, un avion allemand qui bombardait régulièrement Chalons-sur-Marne. C’est au cours de ce combat notable que le maréchal des logis de Terline précipite en toute extrémité son appareil sur l’avion ennemi. Le 23 août, membre d’une patrouille de quatre avions, il parvient avec ses camarades à disperser une formation allemande supérieure en nombre. Mais le 2 septembre 1916, à l’est de Reims, sur la commune d’Auberive (Marne) au lieu dit Le Souillant des Abatis, son Nieuport 17 s’écrase à l’issue d’un combat aérien et il meurt « des blessures reçues sur le champ de bataille ». Cette formule suggérant qu’une fois à terre, il fut pris sous le feu de mitrailleuses ennemies. Du moins, cette interprétation se lit dans un des numéros de La Guerre aérienne. Trois fois cité à l’ordre de l’armée, Marcel Burgun repose à la nécropole nationale du Mont-Frenet à la Cheppe (Marne). Sa mère « personne à prévenir en cas d’accident » résidait au début de la guerre à Ljan au sud d’Oslo ensuite au 4 bis rue Pierre Guérin à Paris. Appartement où vécurent ses deux fils. À Castres, sur le monument aux morts du Castres Olympique, club omnisports à l’époque, trente noms, dont celui de Marcel Burgun, invitent à la conservation de leur mémoire.

Alain Levy

*[Les amis norvégiens d’Achille Burgun éditeront sa thèse de linguistique en 1919 à Kristiania (Oslo). Il s’était marié à une norvégienne et avait eu un fils prénommé Achille Marcel, né le 12 septembre 1914 à Norstrand. Ce dernier épousa à Johannesburg (Afrique du Sud) en 1957 une ressortissante de ce pays. Ainsi par son neveu, un peu de l’ancien joueur du CO se retrouvait sur cette terre de rugby].

Les diverses sources manuscrites et imprimées utilisées ne peuvent être toutes citées ici.

lequipe-de-france-le-13-avril-1914

L’équipe de France le 13 avril 1914.
Burgun du Castres Olympique est assis le dernier à droite.

.