Jacques Bourges, l’esprit universel

Jacques Bourges, dans le Sidobre.

Artiste multi-facettes dont l’œuvre sculptée est bien connue dans le Tarn, Jacques Bourges a publié à l’automne 2020 un ouvrage passionnant intitulé « Pyramidion. À la pointe du granit, du Sidobre à l’Égypte ». Richard Amalvy nous le fait découvrir.

Ne pouvant le classer définitivement, ou uniquement, dans les disciplines liées à la peinture, à la sculpture, à la poésie, à l’architecture, ou à la technologie, la notice biographique de Léonard de Vinci le qualifie « d’homme d’esprit universel ». Son génie premier fut de ne pas se donner de limites dans l’exploration des techniques et des idées.

Dans le Sidobre, ellipse granitique de 70 km2 située au Sud du Massif Central, vit et travaille un de ses semblables, à la fois sculpteur, dessinateur, peintre, calligraphe, inventeur, poète et occitaniste : Jacques Bourges.  Cet artiste à l’allure de druide, a publié un recueil qui fait penser aux « Tableaux d’une exposition » de Moussorgski. Il mêle seize sonnets, des photos de sa peinture, des fac-similés de ses croquis et des représentations de ses sculptures. Ce n’est pas une rétrospective de l’œuvre multiforme et foisonnante de l’auteur, c’est une ballade.

Au cœur de cette promenade se trouve la matière nourricière, le granit, et le rapport que l’homme entretient avec elle par l’intermédiaire des outils qu’il a appris à forger pour l’extraire, la façonner, la transporter, l’ériger ou l’inclure dans tout ce que l’architecture peut imaginer devoir être solide pour résister au temps. Le rapport entre la main et l’outil est permanent dans ces pages, pour témoigner de la rudesse des métiers et de leur intelligence.

C’est d’abord un voyage au cœur du Sidobre, « pays où fleurissent les pierres » selon l’expression de Robert Marti, et de ce dernier vers l’Égypte, « incontournable dès que l’on traite du granit et de son art », nous dit Jacques Bourges.

Le plus éclairant se trouve dans le texte, dans les hypothèses étymologiques et techniques qu’il émet. Ce volume de 282 pages aurait pu n’être qu’un ouvrage d’art illustré, une autoglorification de l’auteur : il est encyclopédique dans sa conception et sa facture pour donner à comprendre les métiers liés au granit et leurs techniques, depuis la construction des pyramides à la taille et la pose d’une pierre gravée. Pour ce faire, le premier volet de l’ouvrage traite « de la manutention à l‘architecture des pierres », et la deuxième partie explore « le granit et son art ». L’ensemble est titré « Pyramidion » pour mettre en exergue l’Égypte ancienne. Mais qu’est qu’un pyramidion ? Il s’agit de la pointe trempée de la broche du sculpteur qui est en forme d’obélisque. Le lecteur découvrira ce retour étymologique vers l’Égypte en passant par la Grèce.

Tout en racontant les métiers liés à l’exploitation du granit, l’auteur présente aussi les pièces maîtresses de son œuvre, comme « l’Homme de Granit » qui accueille les visiteurs au croisement des chemins dans le village de Lacrouzette, dont son père Paul a été le maire. Cet homme « qui lui-même se fait » n’est pas un « non finito », involontairement délaissé par un Michel-Ange désargenté, mais une expression artistique consciente comme chez Rodin : une « libération », selon les mots de Jean Cros, beau-père de Jacques Bourges, lui aussi sculpteur, poète et occitaniste. Ces deux ont eu un dialogue exceptionnel, l’aîné ayant écrit devant un portrait à l’huile de son petit-fils Antoine réalisé par Jacques Bourges : « Un fils est un bouclier pour protéger de l’oubli ». L’œuvre de Jean Cros est toujours présente dans le musée éponyme, à la Peyro Clabado.

« Quoique l’on dise, ne reste que ce que l’on a fait et, au moment où on le fait, ne compte que la volonté de le faire » écrit Jacques Bourges dans les premières pages. On lui saura gré d’avoir eu la volonté de raconter le Sidobre, son aventure économique et technique et ses savoirs-faire, et de montrer les conversations utiles entre plusieurs arts. Ce livre consistant et passionnant a été co-conçu avec Simon Bourges, son deuxième fils, graphiste designer par ailleurs mon complice dans l’élaboration de stratégies et d’outils de communication, depuis 20 ans au niveau international. Mais cela n’a rien à voir avec l’ouvrage, sinon la passion partagée de raconter et d’expliquer.

L’écriture du livre de Jacques Bourges est un acte de transmission imaginé par un esprit universel. Il est donc recommandé en ces temps d’enfermement.

Richard Amalvy

Pyramidion, 27 € est en vente à la librairie Coulier à Castres, Ombres Blanches à Toulouse, au Musée de la vie paysanne à Rieumontagné, à La Presse de Vabre et à l’Espace art-brut à la Peyro clabado (musée Jean Cros).

« L’Homme de Granit, qui lui-même se fait » à la croisée des chemins à Lacrouzette, Tarn.