Jacques Limouzy

Le banquet des Anciens élèves a toujours été un lieu de rencontre et de convivialité. En témoigne ce cliché de 1989, peu avant les élections municipales où l’on voit, l’invité d’honneur l’ancien professeur Pierre Gineste, entouré de Georges Petit, Arnaud Mandement, Philippe Deyveaux, Jacques Limouzy.

J’ai fait la connaissance de Jacques Limouzy il y a près de cinquante cinq ans. Et puisque est venu le temps où il quitte ce monde je mesure combien je suis heureux de l’avoir approché et partagé avec lui de nombreux et éclairants moments, à jamais gravés dans ma mémoire.

Bien sûr une foule d’anecdotes meublent mes souvenirs. Tous ne se rapportent heureusement pas à des circonstances ou des sujets que l’on pourrait qualifier de graves ou de sérieux. Faire abstraction de l’humour et du sens de la répartie que Jacques Limouzy possédait au plus haut point – pour le plus grand bonheur de ses interlocuteurs – serait dénaturé sa personnalité. Mais comme il convient d’aller à l’essentiel, je vais, influencé sans nul doute par des convictions personnelles et marqué par des fonctions occupées jadis, tenter de traduire les impressions que m’ont laissé son action. Trois thèmes émergent d’une vie consacrée au Bien public, à la Culture, à l’Écriture. Autrement dit, mon propos concerne plus particulièrement son exceptionnel côté visionnaire, l’étendue de son savoir,  son rare talent de plume.

 

Jacques Limouzy comprit très tôt que l’avenir de Castres passait par la maîtrise des sols et la réorientation de son urbanisme. Rééquilibrer sans excroissance l’extension géographique de la ville était pour lui une nécessité, aussi dès qu’il conquit la municipalité en mars 1971 s’attacha-t-il à créer la Zone d’Aménagement Concerté de la Chartreuse, à racheter les terrains non encore occupés de la zone de Mélou, à bâtir un campus dans la partie nord-est de la commune, à mettre en place un Plan d’Occupation des Sols, tandis que le contrat Ville Moyenne conduisait à la rénovation du cœur de la cité (destruction d’îlots insalubres [qui se souvient que l’actuel boulevard Vittoz était une rue étroite ?], rues piétonnes, amélioration et rénovation du patrimoine bâti en particulier dans le secteur de La Platé). Parallèlement au cours de ce premier mandat divers équipements lourds furent réalisés, certains avec l’appui de l’État, ils ont contribué à donner à Castres son visage actuel (Lycées de la Borde-Basse et de Lacaze Basse, abattoirs de Saint-Palais, pont de l’avenue Pompidou, élargissement des ponts Biais et de Penchennery, cuisine centrale, centre la petite enfance de Laden, cosecs, piscine Caneton, nouvelles bibliothèques, rachat du bail du Théâtre). La voie moderniste et par certains côtés futuriste dans laquelle le maire avait engagé la ville sera telle que ses successeurs et adversaires maintiendront le même cap, même s’il y eut quelques différences, si bien que jugeant avec recul la suite des évènements municipaux Jacques Limouzy voulut y voir plus d’action complémentaire que de rupture.

Au cours de son second mandat de maire à partir de 1989, il eut à cœur de mettre l’accent sur le désenclavement aérien et routier (la rocade Sud fut mise en chantier et ouverte en 1996 l’année qui suivit son départ de la Mairie). Conscient de l’importance que revêtaient les problèmes d’environnement il poursuivit l’action amorcée par ses prédécesseurs, on lui doit notamment la déchetterie et la station dépuration de Mélou. Le regard porté vers l’avenir il fit prendre à la ville une direction qui à ses yeux étaient la clé de son développement : Le district, noyau de la future intercommunalité, qu’il percevait avant tout comme une force économique ; l’enseignement supérieur (l’ouverture du premier IUT, celui de chimie date de 1994) ; les nouvelles technologie de  la communication. Sur ce dernier point, on insistera sur la création en 1990 de Médiacastres à l’origine d’un formidable réseau de fibres optiques (aujourd’hui InterMédiaSud) destiné en premier lieu aux entreprises et dont le rôle est déterminent en matière d’innovation  et d’attractivité du territoire.

Dans Homo sapiens numericus, paru en 2012, Jacques Limouzy accorde au numérique la place qui lui revient, mais il sait aussi que l’informatisation peut éventuellement faire naître un monde inquiétant. Aussi, sa réflexion fondée sur le savoir, en un mot sur la Culture, le conduisait à dénoncer les nouveaux ilotes (une expression qu’il aimait). Ces ilotes réussissant à transformer une information en une communication diffusée elle à un rythme convulsif et réduite souvent à une fausse rumeur ou à du vent.

 

Homme de Culture et de savoir, instruit selon des méthodes pédagogiques, certes perfectibles mais efficaces, il n’admettait pas que le socle sur lequel s’établissent les connaissances s’effritent au point d’altérer à la longue tout le système éducatif et par contre coup une très grande partie de la société. Sa protestation, restée constante, remonte loin dans le temps puisque La Révolte des illettrés, ce pamphlet insolent et insolite, date de 1984.

À l’occasion Jacques Limouzy disait « je ne suis pas un historien ». Stricto sensu, il ne l’était pas dans la mesure où il ne travaillait pas sur des archives. En revanche ses lectures étaient multiples et diverses et il en retirait une foule de connaissances si bien que ses paroles ou ses écrits s’appuyaient sur des références ou des citations judicieusement choisies. Sa connaissance de l’Histoire était vaste et profonde. Son essai de 2019 sur Émile Combes le prouve De plus, il  donnait à l’Histoire un tour optimiste, volontiers jovial bien qu’il sache que par nature elle est tragique. La Nation française éditée en 2016 traduit au mieux sa vision de l’histoire de la France. D’abord le livre comporte un sous-titre révélateur : Roman d’aventures et d’amour. Pour lui les nombreuse vicissitudes traversées au fil des siècles par notre pays représentent une intrépide et allègre chevauché. Ensuite le caractère hasardeux et contrasté de toutes ces tribulations ne s’oppose pas à l’idée que la Nation est unique. Unique par ses qualités, unique par l’unité qui se dégage de son parcours. Il croyait en la formule de de Gaulle « il n’y a qu’une histoire de France », formule qui s’inscrit dans ce qu’ont pu écrire auparavant à ce sujet Napoléon, Renan, Barrès, ou Jaurès. Attaché à la continuité de la Nation et à sa singulière identité, il nourrissait beaucoup d’admiration pour son histoire. Au regard de ce qu’elle a produit d’exceptionnel dans le domaine  culturel et de ce qu’au plan de l’action elle a réalisé d’éminent, au sein de ce qu’il est convenu d’appeler précisément le concert des nations.

Qu’une destinée aussi éclatante puisse s’interrompre le désolait. Car, nous voici arrivés comme il l’écrit dans La Nation française « sur les rives d’un temps que nous avons l’amère conscience de terminer sans apercevoir les berges incertaines d’un avenir possible ». Les pages sévères  qu’il réserve à l’Europe, « une excuse pour ne pas exister par nous-mêmes », ne se comprennent pas si on ignore ou feint d’ignorer sa position. Parmi tous les discours qu’il avait pu entendre à  l’Assemblée nationale, Jacques Limouzy, plaçait au plus haut celui prononcé par Philippe Seguin appelant à voter contre l’adoption du traité de Maastricht. Par la suite, déterminé et sans fracas, en fin juriste, résolument fidèle à sa conception d’une autre politique européenne, il compta au nombre de l’infime minorité des députés RPR qui se prononcèrent en 1998 et 2001 contre la ratification des traités d’Amsterdam et de Nice.

Servi par une étonnante mémoire et une grande sûreté de goût, il vagabondait dans l’histoire littéraire avec aisance et brio. Un jour où je prononçais le nom de l’abbé Dellile, j’eus la stupéfaction de l’entendre déclamer des vers de ce poète secondaire du 18e siècle totalement oublié. Son attirance pour le théâtre, qu’il soit de l’époque classique ou qu’il soit plus proche de nous et plus léger, lui faisait connaître un important nombre de pièce. Non seulement leur titre ce qui n’a rien de remarquable mais encore des tirades entières de chacun des personnages d’une même scène. Ses citations ne concernaient pas que le théâtre, tout texte qu’il jugeait grand et profond, par exemple un écrit de Teilhard de Chardin, s’incrustait en lui et il pouvait le déclamer de mémoire.

Il était sensible au poids des mots, à la tournure des phrases, au style de certains auteurs, mais lui même ne méritait-il pas le titre d’ écrivain ?

 

Doué d’un incontestable talent de plume, il nous laisse quelques poèmes, ses articles, ses livres et ses discours. 51 discours, allocutions, toasts, non politiques date de 1989. L’art oratoire implique qu’avant d’être prononcé un discours est écrit. Sur ce point, il est permis de regretter que Jacques Limouzy n’est pas persisté par la suite à sélectionner, en vue de leur publication, quelques unes de ses meilleurs interventions. Selon les circonstances l’orateur pouvait être drôle, sérieux, émouvant mais dans tous les cas ses paroles frappaient par leur qualité tant par leur style que par leur éloquence.

Il est impossible de ne pas rappeler ici ses articles parus dans La Semaine de Castres, hebdomadaire qu’il avait fondé en 1977. Sous forme en général d’éditoriaux, ils se voulaient souvent d’esprit polémiste. S’apparentaient-ils à des pamphlets, des diatribes, des satires ? Ils étaient tour à tour tout cela, mais jamais venimeux car en arrière plan du trait percutant ou ironique se profilait un humour bienveillant dont Jacques Limouzy savait user. Par bonheur, ses articles de La Semaine, ou du moins ceux qu’il a voulu retenir, se retrouvent rassemblés dans les recueils édités entre 1981 et 2017 sous les titres suivants : Lettres à mon oncleLe Bélier bleuL’Âne rougeLe Mesclum.

À l’approche de Noël en guise de vœux, il rédigeait parfois à l’intention de ses amis des contes où d’invraisemblables personnages mêlés à d’inextricables situations vivaient de fantaisistes moments. Il faisait ainsi plaisir à ses amis et lui-même prenait certainement plaisir à les écrire. Citer tous ces contes sera une manière de saluer son talent et son humour : Le Négus tricéphaleLe Revenant de l’avenirOctave l’anachroniqueLancelot : une hibernation nécessaireZéphirin Zéphir et l’ordinateurLe Cheval de SeiusL’Amour, la peinture et la mort (le dernier conte et le moins empreint de gaîté).

Lors des obsèques, Pierre Bouyssou, mainteneur de l’Académie des Jeux Floraux, a estimé que La Nature du temps (Privat, 2003), représente le meilleur des livres de Jacques Limouzy. Sans être un roman historique ou une histoire romancée, cette chronique d’une éducation romanesque  emprunte  aux deux genres et parvient à recréer l’atmosphère de chaque époque traversée par le temps. C’est en effet du grand art que de restituer, par l’emploi de mots appropriés et l’agencement des phrases et du style, des lieux et des moments : Îles grecques de l’Antiquité écrasées de soleil…Société surannée de la Restauration… Classes scolaires d’autrefois aux odeurs d’encre séchée et de mégot furtif….

 

En terminant cet article par l’évocation des classes d’autrefois, comment ne pas exprimer ici la force de l’attachement qui le liait à l’Association amicale des Anciens Élèves du Lycée Jean Jaurès. – la doyenne et de loin des associations castraises – Pendant des décennies, Jacques Limouzy a tenu avec ponctualité et fidélité à participer à son banquet annuel. Beaucoup se souviendront de sa voix de ténor dominant les chœurs et surtout du témoignage de sa présence chaleureuse à tous.

Alain Levy