Jacques Limouzy

La vie nous protège mal de ces départs définitifs dont on sait très bien qu’ils surviendront un jour inévitable, pour nous surprendre et nous blesser. Lorsqu’il s’agit de personnes que l’on a connues, estimées ou aimées, le choc est d’autant plus brutal qu’il vient rompre la tranquille quiétude que le cœur et l’esprit entretenaient de toujours les savoir là, à portée du geste d’amitié. Je ne suis pas le seul des amis de Jacques Limouzy à partager ces sentiments en apprenant son départ. Une mort qui, selon les apparences, fut due à un arrêt du cœur, de ce cœur généreux dont il avait largement dispensé les richesses autour de lui par le dévouement de toute une vie à la chose publique.

Il ne s’agit pas pour moi en ce jour de deuil, ayant partagé trente ans et au-delà de vie politique avec lui, d’un hommage de cette politesse cérémonieuse et raffinée qui rime avec l’hypocrisie. Mon propos sincère s ‘assimile à ce que le philosophe Bergson appelle la politesse du cœur et de l’esprit, ce sentiment profond qui se voit et ne se dit pas autrement, parce qu’il est partage de considération, de fraternité et de sympathie.

« L’homme de Castres », comme son indéfectible ami Pierre Fabre dont la disparition l’avait tellement affecté, Jacques Limouzy le fut au cours d’une longue carrière de quelque cinquante ans de vie publique : Maire, Conseiller général, Président de la Communauté d’agglomération. Mais dans son destin éclectique, il ne fut pas que cela. A l’origine haut fonctionnaire à sa sortie de l’Ecole Nationale d’Administration, où il eut comme condisciples Jacques Chirac ou Michel Rocard, et après avoir exercé des fonctions préfectorales, il fut élu par neuf fois député du Tarn et exerça par quatre fois des fonctions ministérielles, entre 1969 et 1981, sous les présidents Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, avec comme premiers ministres Jacques Chaban-Delmas, Pierre Messmer et Raymond Barre.

Au-delà, les diverses facettes du personnage firent longtemps de lui une figure éminente de la politique française et sans aucun doute l’élu du Tarn montrant en ces dernières décennies le plus de culture et de talent. J’ai retrouvé, parmi tant d’autres, un document de 1978 le qualifiant, sous la plume de la journaliste Jacqueline Baylé, de « bûcheur infatigable, ne ménageant ni son temps ni sa peine, travaillant vite, saisissant encore plus vite, d’un contact facile, enthousiaste, dynamique, débordant d’idées et de vitalité... ». En février 1986, dans « Le Monde » G. Vallès écrivait : « Il a su acclimater le gaullisme en pays méridional grâce à son franc-parler, des amitiés solides qu’il se plaît à cultiver, une bonhomie rusée, un sens du contact qui plaît bien ».

Et comment n’aurait-on pas évoqué aussi ses qualités d’écrivain, voire de pamphlétaire avec ses éditoriaux de l’hebdomadaire La semaine de Castres et ses diverses publications comme La révolte des illettrés, Le bélier bleu, L’âne rouge, Lettres à mon oncle, Homo sapiens numericus (avec l’attrait des nouvelles technologies pour ce Président d’Intermédiasud), et, en 2016, le dernier ouvrage, plein d’attachement pour la France : La Nation française, roman d’aventures et d’amour, avec le défilé historique de Clodion le chevelu à François Hollande ? Il mettait il y a peu la dernière main à un recueil autobiographique actuellement sous presse. Il m’en avait donné à lire la dernière page, touchant hommage à son épouse, compagne des bons et des mauvais moments, d’un dévouement et d’un courage inégalés. Nous tenons quant à nous à témoigner à Annie Limouzy, dans sa douleur, tout notre respect et notre affection.

Il nous appartient, à tous ceux qui ont beaucoup reçu de lui, qui ont partagé ses inquiétudes, ses espoirs et ses joies, de perpétuer son souvenir…

Pierre Nespoulous