Jaurès kidnappé !

En publiant le livre de Bernard Carayon, “Comment la gauche a kidnappé Jaurès” les éditions Privat ont-elles eu conscience du caractère incomplet de cette accusation ?

Pour la simple et bonne raison qu’on peut en accuser tout le monde et surtout les socialistes si nombreux, si divers et si divisés au point qu’on ne sait plus qui a pu hériter de la pureté du souvenir et de la rectitude de la pensée de Jean Jaurès. Alors, c’est eux, c’est lui, c’est moi, c’est les autres et c’est inévitable pour un personnage devenu monumental.

Mais le livre de Bernard Carayon, volontairement classificateur, n’évite rien du personnage présenté dans ses diverses ambiguïtés, aspérités et subtilités, traitées cependant avec une attention certes minutieuse mais qui reste constamment cordiale.

Depuis un siècle, on a beaucoup écrit sur Jaurès et on le fera encore. Voilà pourquoi, comme les autres, l’ouvrage de Bernard Carayon court le risque de la critique mais les livres ne vivent pas que d’éloges et rien ne les sert mieux que l’ouverture d’un débat.

Alors, certains trouveront que le positionnement politique archi-connu de Bernard Carayon ne l’autorise pas à écrire valablement sur Jean Jaurès ; il leur restera donc à ne pas le lire ! Ce en quoi ils auront tort !

Ils auront tort car Jaurès ne leur appartient plus ; sa mort tragique couronnant le sacre de l’histoire en fait un personnage universel.

Jaurès a été, ce qui fait sa véritable grandeur, un combattant de chair et de sang, livré aux aléas du succès et de l’échec et couvert d’adversaires de bonne ou de mauvaise foi.

Car, il ne manqua jamais d’adversaires, et d’abord chez les siens qui ne l’épargnèrent pas. Constatons que ceux-là sont oubliés.

Seul, le marxisme fut une pensée unique, pas le socialisme qui connut toujours des voix diverses, successivement dominantes pour répondre aux questions elles-mêmes changeantes que pose l’avenir de l’humanité.

Jaurès vécut trop souvent ces réunions au gymnase Japy ou ailleurs où l’on tentait de réunifier un socialisme qui ne le fut jamais ; seule sa mort put laisser croire à la postérité qu’avec Jaurès le socialisme avait été un seul corps de doctrines.

Les autres adversaires furent à droite tout le monde, à gauche beaucoup dont Clémenceau.

On croit les entendre à cette tribune de la Chambre des députés :

– Monsieur Jaurès, vous n’êtes tout de même pas le bon dieu ?

– Et vous Clémenceau, vous n’êtes même pas le diable !

– Qu’en savez-vous ?

Ce furent les grandes heures de la parole au Palais Bourbon.

Mais dominant la politique et toutes les querelles de la pensée, le véritable adversaire au sein d’une admiration réciproque fut celui, qui ému jusqu’aux larmes, vint chez lui quelques heures après son assassinat : c’était un autre monument, c’était Maurice Barrès.

Dans les cahiers de Maurice Barrès, de 1896 à 1908, Jaurès revient 56 fois et parfois longuement ; il est le premier avant tous les autres cités dont Pascal, Taine, Renan et Clémenceau.

Hors de la politique, Jean Jaurès et Maurice Barrès émergent et assurent en 1914 une certaine direction de la pensée en France.

Jaurès, Barrès, Péguy éclairent la France de juillet 1914, huit semaines après, Barrès sera seul.

C’est au cœur d’un été éblouissant, aux portes d’une guerre qui allait bouleverser le monde que Jaurès assassiné commença une seconde vie faite de commémorations, de commentaires, de colloques, de sociétés d’études et de livres des uns et des autres comme si la grâce de l’écriture devait visiter celui qui avait tant privilégié la parole.

Dès 1914, l’hagiographie fut comparable à celle des grandes aventuriers de l’histoire.

C’est pour cela que cent ans après et quelles que soient ses intentions, le livre de Bernard Carayon dépolitise Jaurès sans le vouloir, comme beaucoup d’autres qui viennent et qui probablement viendront.

Le Jaurès de Castres, de l’école, de l’Université et de la vie politique, se prête aux multiples analyses souvent émouvantes de Bernard Carayon d’une vie qui se joue aujourd’hui sur le théâtre universel de l’histoire parce qu’il ne manque même pas à son héros le couronnement tragique d’une fin semblable à celle de César dans cette antiquité que Jaurès aimait tant !

Devant une telle destinée, on est conduit à se demander ce qu’aurait pu être l’avenir d’un tel passé.

Tache de déductions possibles et d’hypothèses plus ou moins probables mais que recouvre l’incertitude de la fiction.

En voici deux exemples :

– Si le général de Gaulle n’était pas né, qu’aurait été la France de 1945 ?

– Si Jaurès n’était pas mort qu’aurait été l’entre-deux-guerres et particulièrement le Front populaire de 1936 avec un Jaurès de 77 ans ?

Jacques Limouzy

Bernard Carayon, Comment la gauche a kidnappé Jaurès, Editions Privat, 183 p. 14,50 euros, chez votre libraire