« Je suis votre chef ! »

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Curieux 14 juillet ! La fanfare militaire nous a interprété Daft Punk et la scénographie de la venue à Paris du Président Trump était plutôt réussie. Néanmoins les gazettes se sont focalisées sur la réaction, à coup sûr déplacée, d’Emmanuel Macron à l’encontre du général Pierre de Villiers, Chef d’Etat-Major des Armées, en quatre mots : « Je suis votre chef ! », ouvrant une crise aigüe entre le pouvoir civil et l’autorité militaire. Et d’ajouter : « Je n’ai besoin de nulle pression et de nul commentaire. » Fermez le ban !  Humilier un homme comme le général de Villiers, qui plus est, symboliquement à l’Hôtel de Brienne devant ses hommes et les attachés militaires étrangers, n’est pas digne d’un vrai « chef des armées ». Cela à l’encontre d’un officier supérieur qui a une vie d’actions et de décisions derrière lui et non une élection facilitée par les circonstances sans rien auparavant, pas même de service militaire.

Même dans le monde de l’entreprise, cette méthode de management est proscrite. Un patron évitera toujours de faire ce type de recadrage en public, humiliation inutile. A l’origine, il y a la colère du général Pierre de Villiers devant les Parlementaires, relative à la suppression de 850 millions d’euros du budget de la Défense 2017, soulignant que les moyens octroyés étaient en contradiction avec les buts fixés et les missions dévolues, que l’ « outil de travail » – l’armement au sens large – faisait l’objet, d’année en année, de retards, de reculs, d’abandons ou d’atermoiements, la sécurité des soldats étant ainsi mise en péril.

Il est du devoir du chef militaire, interrogé par la Commission de la Défense prévue à cet effet, de dire la vérité aux représentants du pouvoir, élus du peuple, sur l’état des troupes, en visant avant tout à défendre l’intérêt du pays et la vie des Français contre les dérives des bidouillages comptables. Que de fois a-t-on insisté sur la « séparation des pouvoirs » entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire ? Lorsqu’il s’adresse à leur demande aux instances spécialisées du Parlement, c’est à dire au législatif, le chef militaire n’est pas soumis hiérarchiquement au chef de l’Etat, c’est à dire à l’exécutif. Il informe loyalement la Représentation Nationale, et prête serment pour cela.

Dans cette affaire, donc, le chef de l’Etat s’assied sur le fonctionnement des institutions : faut-il cacher la réalité aux Parlementaires ? L’attitude excessive d’Emmanuel Macron montre aussi qu’il n’a aucun respect du pouvoir législatif. Dans le cadre du contrôle de l’exécutif par le Parlement, celui-ci a le devoir de garantir la libre parole en interne devant ses Missions d’information et ses Commissions : c’est la garantie d’une parole sincère et d’une information exacte du Parlement. Mais alors, ne pas défendre ses auditeurs est une preuve de plus de l’abaissement de l’Assemblée ! Dans l’affaire qui nous occupe, on n’a pas entendu le quelque peu falot président de Rugy, servilement attaché à celui à qui il doit sa promotion inespérée, défendre les prérogatives de l’Assemblée Nationale face à ce faux-pas de l’exécutif jupitérien !

« Je suis votre chef »… En soulignant explicitement sa primauté de chef, le jeune Président a utilisé l’arme des faibles contraints de rappeler leur statut pour affirmer et affermir leur autorité. L’obéissance ne se décrète pas, le respect non plus! L’abus d’autorité peut marquer une faiblesse, ou bien refléter une certaine ivresse du pouvoir, voire les deux « en même temps ». Le chantier des réformes à mener est tel que nous espérons voir la même fermeté s’exercer lorsque les premières vraies difficultés surgiront. Tant que M. Macron nous parlait de son rôle jupitérien avec le sourire, on pouvait croire à une sorte de boutade. S’il prend les choses au sérieux, il faudra qu’il se souvienne que le pouvoir absolu est synonyme de responsabilité absolue. Le jeune monarque semble avoir des difficultés entre sa légitimité fragile et une autorité encore complètement à construire, loin des coups de menton de celui qui confond obéissance et soumission.

« Jupiter »? Le macronisme aime à se confronter à la mythologie, tutoyer parfois les sommets d’une grâce olympienne, mais les anciens n’ignoraient pas, eux, les ravages de l’hybris, la démesure. Hollande voulait être « normal », il s’est contenté d’être insuffisant. Macron se veut Jupitérien, beaucoup le trouvent suffisant…

Pierre NESPOULOUS