Jeux de hasard    

L’ancêtre « Loterie Nationale » remise au goût du jour est devenue « La Française des Jeux », dont les produits, on le sait, obtiennent un franc succès. Alors, pour montrer qu’il est à l’écoute des Français, Emmanuel Macron ne va pas chercher ailleurs des organes de réflexion qu’en s’en remettant au hasard. Nous avions déjà les 150 gagnants que le sort avait désignés pour réfléchir sur le changement climatique. Cela devient désopilant : dans cette curieuse habitude de laisser le sort régler les problèmes, et pour retrouver une logistique qui s’est égarée dans les dédales des bureaux, 35 citoyens tirés au sort sont désormais chargés de suivre la campagne de vaccination contre la Covid 19.

La méthode de la loterie pour avancer des décisions publiques constitue une première dans ce parcours gouvernemental. Trente-cinq citoyens tirés au sort, mais répondant cependant aux critères divers d’âge, de genre (on ne dit plus de sexe !), de région, de diplôme, de catégorie socio-professionnelle et ayant des avis différents sur la vaccination. Est-ce une gageure ? En réalité ne s’agit-il pas de sélectionner des citoyens dociles que l’on pourra manipuler et, en plus, suprême humiliation, dont on ne tiendra pas compte systématiquement de leurs suggestions ?

Au fil du temps, l’Etat s’est doté de plus de 1200 organismes ou agences qui viennent compléter, élargir voire démembrer la politique publique, comités toujours prompts à produire un rapport, à émettre une recommandation, à rédiger un « livre blanc », toutes ces appréciations finissant immanquablement à la déchetterie. Dans son discours de sortie du « Grand débat » en avril 2019, Emmanuel Macron disait sa volonté de « supprimer nombre d’organismes inutiles ». Un document annexé au projet de loi de finances 2020 listait les commissions ou instances concernés. Ces réunions où l’on aime à débattre du sexe des anges sont pléthore. On ne sait ce qu’il en est advenu. Ce que l’on sait, par contre, c’est que, depuis, 16 nouvelles ont été créées !

Voilà donc un « comité Théodule » de plus, selon l’appellation donnée par le général de Gaulle à de telles instances, dénomination surannée qui consacre toute la fatuité des sombres arcanes qui ne servent à rien… La revue « Contribuables associés » a publié une caricature d’Alain Trez, issue du « Livre noir du gaspillage 2019 », dans laquelle un comité en réunion se posait les questions essentielles : « Qui sommes-nous ? », « Que faisons-nous ? », « Quand est-ce qu’on mange ? ». Mais « quand on veut enterrer un problème, on crée une commission » disait Clémenceau !

Il y a un an, le Président avait lancé à grand tapage le « Grand débat », avec un tour de France à la rencontre des élus locaux. Pour quel résultat ? Rien n’a changé. Et les « cahiers de doléances », que les gogos étaient invités à consigner dans les mairies ? Pour quelle suite ? N’oublions pas le Rapport Borloo, qui a terminé dans les poubelles de la République, comme le rapport Delevoye sur les retraites, encore que pour ce dernier ce n’était peut-être pas plus mal… Quand on n’a pas les arguments pour affirmer sa capacité à agir, on brasse du vent pour démontrer sa volonté de partager, de manière populo-participative, les sujets ci-devant attachés à la démocratie.

A quoi servent tous nos politiques élus si l’on doit faire appel à un échantillon de personnes inconnues tirées au sort ? Cela ressort plus de la démagogie que de la gouvernance. C’est du populisme mâtiné d’homéopathie, compte tenu de la faiblesse de l’échantillon par rapport à l’ensemble de la population française. Les élus sont là pour représenter celle-ci. Aucun autre collectif, comité ou quoi que ce soit ne peut prétendre s’y substituer. Comment justifier le fait que l’on piétine les corps intermédiaires ? La démocratie directe entre le Roy et le peuple s’appelle de l’autocratie.

Si, finalement, la gestion des affaires est tributaire de ceux que le hasard désigne, ne pourrait-on, en poussant les choses jusqu’au bout, remplacer gouvernement, conseillers, Assemblée et Sénat par le boulier de la Française des Jeux ? Et même, en vue de la prochaine élection présidentielle, pourquoi ne pas s’inspirer de cette idée géniale ? Terminés, primaires, débats à la télévision, professions de foi expédiées par courrier, meetings, affiches, déplacements, bureaux de vote, bulletins, enveloppes, tout cela coûte selon le mot du président « un pognon de dingue » ! Vive la loterie : 35 citoyens, tirés au sort, tireront de leur côté à la courte paille le nom du nouvel élu, qui serait proclamé après les informations à la télévision par Jean-Pierre Foucault en smoking et Iris Mittenaere en décolleté profond. Est-ce que ce sera plus calamiteux que la méthode utilisée jusqu’à présent ? Voire…

Selon Ghislaine Ottenheimer (« Challenges ») à propos de ce symbole de la démocratie version loto, « cette initiative, après celle, fort peu réussie, de la Convention citoyenne pour le climat, risque fort de passer pour un gadget. Un gadget encombrant ».

Pierre Nespoulous